16 Janvier 1898. Manifestation anti-dreyfusarde à Rennes, un tournant dans l’Affaire Dreyfus.

Illustration: Dreyfus au procès de Rennes en 1899
En novembre 1897, un courtier en valeurs mobilières avertit Mathieu Dreyfus, frère d’Alfred, qu’il a identifié l’écriture du « bordereau », le document qui a servi à condamner Dreyfus sur la base d’une ressemblance d’écriture, comme étant celle de l’un de ses débiteurs : M. Esterhazy.
Déjà accusé de calomnie par le lieutenant-colonel Picquart, Esterhazy est alors dénoncé par la famille de l’accusé comme le véritable auteur du « bordereau », dans une lettre adressée au ministre de la Guerre.
Les intellectuels, qui soutiennent le mouvement dreyfusard, multiplient les débats et les révélations dans la presse. Bien que protégé par l’armée, Esterhazy se trouve dans une position malaisée suite à la publication dans Le Figaro, d’anciennes lettres communiquées par son ex-maîtresse, dans lesquelles il exprime sa haine de la France et son mépris pour l’armée.
Afin d’éradiquer toute polémique, l’Etat-Major exige qu’Esterhazy demande lui-même à être jugé. Son acquittement certain permettra le retour à l’ordre.
Son procès qui s’ouvre le 10 janvier 1898 est peu régulier puisqu’on refuse à la famille Dreyfus de se constituer partie civile. Les différents experts en graphologie concluent à la contrefaçon ; les témoins à charge sont conspués et Esterhazy est applaudi. Picquart est considéré comme le véritable accusé ; il sera d’ailleurs chassé de l’armée et emprisonné pendant un an.
Le 11 janvier 1898, Esterhazy est acquitté à l’unanimité. Il s’exilera en Angleterre où il finira ses jours sans jamais être inquiété.
Le 16 janvier 1898 marque un tournant. Deux jours plus tôt, le 13 janvier, Émile Zola publie « J’Accuse…! » dans L’Aurore, dénonçant l’erreur judiciaire et les manipulations qui ont conduit à la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus. L’article agit comme un détonateur : dans tout le pays, les réseaux nationalistes et antisémites mobilisent la rue contre les « dreyfusards », la presse « intellectuelle », la République parlementaire et les Juifs, confondus dans un même rejet.
La Bretagne n’est pas à l’écart. Région réputée conservatrice, catholique et attachée à l’armée, elle est travaillée depuis plusieurs années par une presse virulente et par les relais locaux des ligues nationalistes.
Rennes n’est pas un simple chef-lieu provincial. Ville universitaire, judiciaire et militaire, elle abrite une importante garnison et une élite administrative. Elle deviendra d’ailleurs, un an plus tard, le lieu du second conseil de guerre de Dreyfus (1899). En janvier 1898, la ville cristallise déjà les tensions entre républicains modérés, catholiques conservateurs, étudiants nationalistes et milieux antisémites.

Le 1er janvier 1898 Le Siècle publie une lettre de Jules Andrade, professeur de mathématiques à la Faculté des Sciences de Rennes, adressée au général Mercier, son camarade à l’École Polytechnique qui était ministre de la Guerre lors de la condamnation d’Alfred Dreyfus. Il y tire argument de la découverte d’une nouvelle écriture plus ressemblante à celle du bordereau que celle du condamné trois ans auparavant, y demande une révision du procès et annonce que « la vérité on l’aura ».
De plus, une « pétition des intellectuels » , parue dans L’Aurore est signée par trois professeurs des facultés rennaises : Victor Basch, professeur d’allemand, Henri Sée, professeur d’histoire, Jules Aubry, professeur de droit, rejoints par Jacques Cavalier et Pierre Weiss, collègues d’Andrade, puis par Georges Dottin. Il en résulte à Rennes une émotion considérable.
Le dimanche 16 janvier, une manifestation anti-dreyfusarde est organisée en réaction directe à J’Accuse…!.
Dès le dimanche soir, des manifestants sont devant le domicile d’Andrade au 16 boulevard de Sébastopol et le conspuent. Ils sont 300 ou 400 le lendemain, brûlant un mannequin représentant Dreyfus avant d’aller au Cercle militaire en criant « A bas les Juifs ! Vive l’Armée » car, avenue de la gare, Andrade a giflé le lycéen Régnier, fils du vice-président du conseil de préfecture.
Le Journal de Rennes, monarchiste et catholique, estime que « nos jeunes gens ont voulu faire expier à cet impudent professeur son étrange lettre et sa tendresse pour Israël » et le journaliste Léon Philouse est heureux de voir de telles manifestations dans les principales villes de France.
Le mercredi 19, 500 manifestants montent la rue Léon Gambetta et la rue de Fougères puis rue de Brizeux pour conspuer Sée, puis Basch, faubourg d’Antrain et redescendent boulevard Sébastopol conspuer Andrade.
À la faculté des Lettres ils s’opposent à l’entrée de Victor Basch en criant « A bas Basch ! A bas les Juifs ! Démission ! » puis le poursuivent dans les salles jusqu’à l’intervention du doyen Joseph Loth.
Le Journal de Rennes, rendant compte des manifestations, s’indigne :  » Que MM. Aubry, Basch et Sée pensent ce qu’ils veulent de Dreyfus et du commandant Esterhazy, c’est leur droit ! mais ce qui n’est plus leur droit, […] c’est de venir […] accuser la justice nationale d’avoir commis une véritable forfaiture ».
L’article se termine par la menace : « Tous les étudiants se déclarent solidaires et sont décidés à empêcher tous les cours des professeurs antipatriotes ».
Le 20 janvier au soir, salle du Carrélis, 33 faubourg de Fougères, 500 à 600 étudiants sont réunis et un millier de personnes stationne dehors. Un étudiant lit une lettre au recteur dénonçant le comportement des professeurs « cosmopolites et antipatriotiques, MM. Andrade, Basch, Sée, Aubry et Cie » puis 1500 manifestants vont au Gros-Chêne crier leur hostilité à Basch devant une petite trentaine de contre-manifestants.
Le Journal de Rennes décrit la fin de la manifestation : les chants : « Il donnera sa démission, tontaine. Il donnera sa démission, tonton[…] » Les passants emboîtent le pas, ouvriers et employés, gamins de 10 ans et messieurs sérieux […] La manifestation s’arrête place de la Mairie […] au milieu de laquelle un brasier s’allume, formé de numéros de L’Aurore.
Le préfet écrit au ministre de l’Instruction publique: « la population et la jeunesse des écoles étaient très calmes ces jours derniers, commentant d’une façon toute pacifique l’Affaire Dreyfus ; lorsque M. Andrade, professeur de mathématiques à la faculté des Sciences, eut la malencontreuse idée d’écrire et de rendre publique la lettre si inouïe qu’il adressait au général Mercier […] qui créa une légitime émotion… Un nouvel incident s’est produit à la suite de la publication de la lettre de M. Andrade, qui a eu pour effet d’appeler l’attention sur ses collègues de race juive. Un autre professeur, M. Basch, israëlite d’origine hongroise, […] avait été particulièrement visé dans les manifestations. […] Le déplacement de M. Andrade contenterait non seulement les élèves de l’Université mais encore donnerait satisfaction à la population outrée de la conduite de ce professeur… ».
Jules Andrade sera suspendu puis déplacé à Montpellier mais à Rennes sera fondée en réaction une section de la Ligue des Droits de l’Homme et c’est à Rennes, ville plutôt antifreyfusarde, que sera ouvert le second procès de Dreyfus, le 3 juin 1899.
La manifestation de Rennes illustre plusieurs phénomènes clés de l’Affaire Dreyfus en province :
– la nationalisation de la haine : l’antisémitisme n’est plus cantonné à Paris ; il s’enracine dans les villes moyennes.
– la rue comme arme politique : les anti-dreyfusards comprennent que la pression populaire peut influencer la justice et le pouvoir.
– la fracture française : familles, universités, cercles professionnels se divisent violemment entre dreyfusards et anti-dreyfusards.
À Rennes, cette fracture est d’autant plus aiguë que la ville se sait promise à un rôle central dans la suite de l’Affaire.
Après le 16 janvier 1898 :
– la surveillance policière est renforcée.
– les cercles dreyfusards locaux se font plus discrets, parfois par crainte de violences.
– la presse régionale durcit encore son ton, préparant l’opinion à la défense inconditionnelle de l’armée.
– les autorités prennent conscience du risque d’émeutes futures, ce qui pèsera dans l’organisation du procès de 1899.
Rétrospectivement, la manifestation anti-dreyfusarde de Rennes apparaît comme une répétition générale. Elle annonce :
– la tension extrême qui entourera le conseil de guerre de 1899,
– la difficulté pour la justice militaire de juger sereinement sous la pression de la rue,
– la persistance d’un antisémitisme populaire, enraciné et mobilisable.
Rennes, en janvier 1898, devient ainsi l’un des miroirs les plus nets de la France déchirée par l’Affaire Dreyfus : une France où la vérité judiciaire se heurte à la passion politique, et où la rue prétend dicter le verdict de l’Histoire.