17 janvier 1897. Naissance de Marcel Petiot, un des pires – et bien commode – tueur en série de l’histoire pénale française.

Photo: Marcel Petiot dans le box des accusés lors de son procès aux Assises. À sa droite, les pièces à conviction.

En mars 1944, Paris est une ville qui vit encore sous l’Occupation, mais déjà dans l’attente confuse de la fin. La guerre s’entend au loin, les pénuries s’aggravent, les disparitions se multiplient. Dans le XVIᵉ arrondissement, rue Le Sueur, des voisins alertent la police : une fumée persistante, lourde, nauséabonde, s’échappe d’un hôtel particulier. Les agents pénètrent dans les lieux. Ils découvrent des restes humains calcinés, des ossements, des fragments de corps, des valises abandonnées, des vêtements soigneusement rangés. Rien ne ressemble à une scène de combat. Tout évoque une entreprise méthodique d’effacement.

Très vite, un nom circule : Marcel Petiot. Médecin, ancien maire de province, personnage connu pour ses escroqueries et ses impostures, Petiot est depuis longtemps une figure trouble. Il a déjà connu la prison, les scandales, les soupçons. Mais personne n’imagine encore l’ampleur de ce qui va être révélé.

Né en 1897, ancien combattant de la Grande Guerre, Petiot a construit sa vie sur la dissimulation. Médecin diplômé dans des conditions douteuses, il a appris très tôt à exploiter la confiance que donne le titre, à jouer de l’autorité médicale, à mentir avec aplomb. Sous l’Occupation, il trouve un terrain idéal. Il prétend diriger un réseau clandestin capable de faire passer des personnes menacées vers l’Espagne ou l’Amérique du Sud. Il parle de bateaux, de passeurs, de consulats, de complicités invisibles. Il offre ce que plus personne ne peut garantir : une sortie.

Les victimes viennent à lui chargées de ce qu’il leur reste. Bijoux, devises, papiers, parfois toute une existence réduite à une valise. Elles entrent volontairement dans sa maison parce que l’État les a abandonnées, parce que la persécution a détruit toute protection. Elles n’en sortent pas. Petiot les tue, les dépouille, fait disparaître les corps par le feu, la chaux, le démembrement, profitant du chaos de la guerre et de l’indifférence générale aux disparitions.

Arrêté, puis jugé après la Libération, Petiot transforme son procès en théâtre. Il se dit résistant, justicier secret, patriote ayant éliminé des traîtres. La justice, soucieuse d’aller vite et de refermer une affaire embarrassante, isole le crime. Il est condamné à mort et exécuté en 1946. L’affaire devient un fait divers spectaculaire, refermé sur la figure d’un monstre.

Mais comment, au cœur de la plus grande catastrophe du XXᵉ siècle, un homme a-t-il pu tuer ainsi, longtemps, méthodiquement, presque tranquillement, au centre de Paris. Non pas en marge de la Shoah, mais dans son ombre portée, dans l’espace qu’elle a créé.

Marcel Petiot n’apparaît pas comme une anomalie surgie de nulle part. Il s’inscrit dans un monde déjà profondément altéré. La France occupée est un espace où les lois antijuives ont méthodiquement détruit les protections juridiques, où l’arbitraire est devenu une norme, où la peur gouverne les existences. Des hommes et des femmes cherchent à fuir, à se cacher, à survivre. Ils vivent dans l’urgence, la dissimulation, l’angoisse. Ils ont appris que la loi ne les protège plus.

C’est cette situation que Petiot exploite.

Il ne menace pas. Il rassure. Il parle doucement, avec l’assurance du médecin et la précision de l’organisateur. Il promet des itinéraires, des contacts, des délais. Il demande de l’argent non comme rançon, mais comme condition pratique. Dans ce monde inversé, où l’illégalité est devenue la seule voie de salut, son discours paraît plausible. Sa maison devient un refuge apparent. Le criminel se présente comme un sauveur.

Puis les victimes disparaissent. Qui sont-elles?

Derrière les os calcinés et les listes judiciaires, des familles juives françaises ou étrangères, des réfugiés venus d’Europe centrale, des commerçants ruinés par l’aryanisation, des femmes seules, des hommes déjà passés par l’internement ou la clandestinité. Tous ont en commun d’avoir été progressivement privés de droits, de statut, de protection. Tous ont été rendus vulnérables par la persécution.

La majorité des victimes identifiables sont juives. Ce fait n’est ni accidentel ni idéologique. Petiot ne tue pas au nom de l’antisémitisme. Il tue parce que la persécution a produit des proies. Parce que certaines vies ont été rendues disponibles, négociables, effaçables. La Shoah ne crée pas seulement des victimes directes ; elle crée un espace social où le crime devient possible.

Lorsque l’affaire éclate, en 1944, la sidération est immense. Les restes humains découverts rue Le Sueur donnent soudain une matérialité à des disparitions jusque-là dissoutes dans le bruit de la guerre. Mais très vite, le récit se simplifie. On veut un coupable unique. On le tient. On pourra tourner la page.

Le procès de 1946 est un immense théâtre. Petiot ment sans relâche, improvise, se met en scène, se prétend résistant. La justice, soucieuse d’efficacité et de normalisation, pathologise le crime. Elle isole l’homme, refuse de faire du procès un lieu d’analyse du contexte. La persécution des Juifs reste hors champ, comme si elle ne concernait pas cette affaire.

Pourtant, malgré cette volonté d’isolement, quelque chose affleure. Des témoins parlent de rafles, de spoliations, de fuites impossibles, de familles détruites. Les biographies des victimes racontent, sans le vouloir, l’histoire concrète de la persécution. Pour la première fois en France, dans une cour d’assises, la Shoah se dit à voix haute, non comme abstraction, mais comme expérience vécue.

Cette parole reste fragmentaire. Le verdict condamne l’homme, non le monde qui l’a rendu possible. Le crime est refermé sur lui-même. La société peut croire qu’elle a réglé le problème.

Petiot n’est ni un nazi, ni un résistant, ni un simple fou. Il est le révélateur d’un effondrement moral et juridique. Il montre jusqu’où peut aller une société qui accepte que certaines vies ne comptent plus.

La Shoah ne se limite pas aux camps et aux convois. Elle se déploie aussi dans les villes, dans les appartements, dans les promesses mensongères, dans les silences administratifs, dans les crimes rendus possibles parce que d’autres crimes, plus vastes, ont déjà été commis. Elle contamine l’espace social tout entier.

Mais le sort des victimes ne relève pas seulement du fait divers, mais de l’histoire. Même lorsqu’un crime semble isolé, il porte en lui la trace d’un monde effondré.

C’est cela, au fond, que révèle l’affaire Petiot : jusqu’où la Shoah a pénétré la société française, non seulement par la violence de l’État, mais par les usages criminels qu’elle a rendus possibles.



Épilogue

Après le verdict

Lorsque Marcel Petiot est exécuté en mai 1946, l’affaire semble close. La France de l’après-guerre est pressée de reconstruire, de juger, de classer. Le temps est à la normalisation, à la restauration d’un ordre moral et judiciaire. Le monstre a été identifié, condamné, éliminé. Le crime a trouvé son visage. Il peut désormais être relégué au rang des faits divers les plus sordides de la Libération.

Très vite, Petiot devient une figure commode. On le raconte comme un fou, un sadique, un déséquilibré génialement pervers. Son nom entre dans la galerie des criminels exceptionnels, ceux qui rassurent parce qu’ils semblent étrangers à la société ordinaire. En le réduisant à une anomalie, on évite de regarder ce qui l’a rendu possible.

Les victimes, elles, s’effacent une seconde fois.

Elles ne laissent derrière elles ni grands procès mémoriels, ni lieux de recueillement, ni récits constitués. Beaucoup de familles ont disparu. D’autres se sont tues. Certaines n’ont jamais su exactement ce qu’étaient devenus les leurs. Dans les dossiers judiciaires, leurs noms restent souvent fragmentaires, mal orthographiés, incertains. Leurs morts sont absorbées par le vacarme de la guerre et de l’immédiat après-guerre.

La Shoah, elle aussi, entre alors dans une longue période de silence relatif. En France, on parle de déportation, de souffrance nationale, de résistance. La persécution spécifique des Juifs reste largement en arrière-plan. L’affaire Petiot suit ce mouvement. Elle est racontée sans son contexte. Le crime est séparé de la catastrophe qui l’a rendu possible.

Ce silence n’est pas un complot. Il est un choix collectif, souvent inconscient. Il permet de reconstruire sans trop interroger les responsabilités diffuses, les zones grises, les abandons. Petiot devient l’exception qui disculpe l’ensemble.

Il faudra des décennies pour que le regard change. Pour que l’on commence à comprendre que la Shoah ne fut pas seulement une entreprise industrielle de mort, mais aussi une désintégration profonde du tissu social, une destruction des protections élémentaires, une mise à nu des individus. Et que cette mise à nu a ouvert la voie à d’autres violences, plus discrètes, plus individuelles, mais non moins révélatrices.

Relire l’affaire Petiot aujourd’hui, ce n’est pas rouvrir un dossier criminel. C’est interroger la manière dont une société traite ses morts, hiérarchise ses victimes, organise sa mémoire. C’est refuser l’idée rassurante du monstre isolé pour accepter une vérité plus dérangeante : les crimes les plus extrêmes naissent rarement dans le vide.

L’affaire Petiot ne parle pas seulement d’un tueur.
Elle parle d’un monde où l’effondrement des lois et de la morale a rendu le crime possible, pensable, presque invisible.