Gisi Fleischmann naît en 1892 à Bratislava, alors Pressburg, ville-frontière où se croisent langues, confessions et traditions. Elle grandit dans une famille juive de la bourgeoisie éclairée, au cœur d’un judaïsme centre-européen qui conjugue piété, engagement civique et ouverture culturelle. Très tôt, elle s’impose par une intelligence pratique, une énergie calme et une autorité sans éclat tapageur : qualités qui feront d’elle, à l’heure la plus sombre, une figure centrale de la résistance juive en Slovaquie.
Avant la guerre, Gisi Fleischmann est déjà une militante reconnue. Elle s’engage dans les organisations féminines sionistes, travaille au sein de la communauté juive de Bratislava et acquiert une connaissance précise des rouages administratifs. Elle sait écrire, convaincre, négocier. Elle sait surtout écouter. Dans une société encore marquée par les hiérarchies masculines, elle s’impose sans bruit, par la compétence et la constance.
La Slovaquie de Tiso et l’entrée dans la nuit
En mars 1939, la Slovaquie devient un État satellite du Reich sous la direction du prêtre-président Jozef Tiso. Très vite, la législation antisémite se met en place : spoliations, exclusions, déportations. Les Juifs slovaques comprennent que le danger est immédiat. Gisi Fleischmann est alors appelée à jouer un rôle décisif au sein de l’Ústredňa Židov (le Conseil central juif), institution imposée par le régime mais que certains tenteront d’utiliser comme instrument de sauvetage.
Avec le rabbin Michael Dov Weissmandl et quelques autres, elle fonde ce qui deviendra le « Groupe de travail » (Pracovná skupina). Leur objectif est clair : freiner, retarder, empêcher les déportations. Leur méthode est à la fois audacieuse et désespérée : négocier directement avec les autorités nazies locales, user de corruption, mobiliser des réseaux internationaux, gagner du temps à tout prix.
Résister sans armes
Gisi Fleischmann devient l’âme organisatrice du Groupe de travail. Elle collecte des fonds, établit des contacts clandestins, fait circuler des informations vers la Suisse et la Palestine mandataire. Elle écrit sans relâche : aux organisations juives internationales, aux responsables communautaires, à quiconque pourrait influer sur le cours des événements. Sa correspondance révèle une femme lucide, jamais naïve sur la brutalité nazie, mais obstinée à exploiter la moindre faille.
En 1942, lorsque commencent les grandes déportations vers Auschwitz, le Groupe de travail parvient — fait exceptionnel en Europe occupée — à obtenir une suspension temporaire des convois slovaques. Le prix est exorbitant : des pots-de-vin versés à des fonctionnaires SS, notamment Dieter Wisliceny. Gisi Fleischmann sait le caractère moralement insoutenable de ces tractations, mais elle les assume : sauver des vies prime tout.
Elle participe également à l’élaboration de ce que l’on appellera plus tard le « plan Europa » : l’espoir, illusoire mais sincère, de bloquer les déportations à l’échelle continentale par des négociations financières. L’histoire jugera ce projet avec sévérité ou compréhension ; elle ne pourra nier la foi farouche qui l’animait.
Arrestation et martyre
En 1944, après l’écrasement de l’insurrection nationale slovaque, les Allemands reprennent le contrôle direct du pays. Gisi Fleischmann est arrêtée par la Gestapo. Elle aurait pu se cacher, fuir, passer la frontière. Elle refuse. Elle estime qu’abandonner la communauté au moment ultime serait une trahison.
Déportée à Auschwitz en octobre 1944, elle y est assassinée peu après son arrivée. Les circonstances exactes de sa mort demeurent incertaines — chambre à gaz ou exécution —, comme pour tant d’autres. Elle avait cinquante-deux ans.
Héritage
Longtemps, le nom de Gisi Fleischmann est resté dans l’ombre, éclipsé par les figures masculines ou par la difficulté à penser une résistance faite de lettres, d’argent, de compromis tragiques. Aujourd’hui, elle apparaît comme l’une des grandes figures morales de la résistance juive en Europe : une femme qui combattit le génocide sans fusil, avec des mots, des réseaux et une volonté inflexible.
Elle incarne une vérité dérangeante et essentielle : face à l’extermination, la résistance ne prend pas toujours la forme héroïque que l’on attend d’elle. Elle peut être administrative, clandestine, fragile — et pourtant, infiniment courageuse.
21 janvier 1892. Naissance de Gisi Fleischmann, grande figure de la résistance juive en Slovaquie.
