Golde Gutman-Krimer appartient à cette génération d’écrivaines yiddish pour lesquelles l’exil n’a pas été une conséquence de la catastrophe, mais une condition fondatrice. Née en Bessarabie, dans cet espace instable de l’ancien Empire russe où la vie juive était marquée par la pauvreté, les violences récurrentes et l’absence de toute sécurité historique, elle grandit dans un monde où partir n’est pas une aventure mais une nécessité latente. La Bessarabie qu’elle porte en elle n’est ni idéalisée ni folklorisée : c’est un lieu de fragilité chronique, déjà menacé, déjà fissuré.
En 1923, encore très jeune, elle émigre en Argentine. Ce départ précoce est décisif : Golde Gutman-Krimer n’est pas une écrivaine déracinée tardivement, mais une autrice qui se forme, écrit et publie presque entièrement en diaspora. Buenos Aires devient son espace vital et littéraire. Elle y découvre une société juive yiddishophone intense, active, structurée par une presse abondante, des maisons d’édition, un lectorat fidèle. C’est là, et là seulement, qu’elle devient romancière.
Contrairement à l’image longtemps véhiculée d’une écriture marginale ou fragmentaire, son œuvre est ample, continue et remarquablement cohérente. Entre 1937 et 1966, elle publie romans, recueils de nouvelles et récits longs, construisant patiemment un corpus qui s’organise autour de quelques grands axes, sans jamais se disperser.
Au cœur de cette œuvre se trouve d’abord la Bessarabie, revisitée depuis l’exil. Dans Besarabye in 1918, puis dans le diptyque majeur Mayn Shtetl Yedinets, roman à clef d’une rare densité, et dans Milkhome-Yorn, 1914-1918, Gutman-Krimer recompose le monde juif d’avant la dislocation. Mais elle le fait sans nostalgie. Le shtetl n’est pas un sanctuaire perdu : c’est un organisme sous tension, traversé par la peur, les conflits, les compromis moraux imposés par la violence de l’Histoire. La Première Guerre mondiale, les pogroms, l’effondrement des structures politiques ne sont pas décrits comme des événements spectaculaires, mais comme une usure progressive des êtres. Dans ces romans, les femmes occupent une place centrale : elles ne sont pas seulement des figures domestiques, mais les véritables dépositaires de la mémoire communautaire, celles qui voient, comprennent et portent le poids du réel.
À côté de ce cycle mémoriel se déploie une œuvre profondément et résolument féminine, au sens fort. Avec Di Muter Rokhl, Dos Lebn fun a Froy ou Afn Sheyveg, Golde Gutman-Krimer écrit ce que la littérature yiddish avait rarement osé affronter frontalement : la vie d’une femme juive comme destin autonome. La maternité y apparaît non comme une valeur idéalisée, mais comme une responsabilité écrasante ; le mariage comme un espace d’effacement ; le corps féminin comme lieu de fatigue, parfois de maladie, souvent de silence. Ses héroïnes ne revendiquent pas bruyamment, ne théorisent pas leur condition : elles vivent, endurent, pensent intérieurement. La modernité de Gutman-Krimer est là, dans cette attention obstinée à la vie intérieure féminine, dans ce refus de transformer la souffrance en symbole.
Un autre fil traverse l’ensemble de son œuvre : celui du corps malade et de l’hôpital. Dès Tsvishn Kranke, puis beaucoup plus tard dans Fun dos Nay, Shpitol-Dertseylungen, l’espace hospitalier devient une métaphore discrète mais puissante du XXᵉ siècle juif. Corps dépendants, temps suspendu, dépossession de la parole : l’hôpital concentre ce que l’Histoire inflige aux individus. Là encore, Gutman-Krimer écrit sans pathos. La souffrance n’est jamais mise en scène ; elle est décrite comme un état, presque comme une donnée de l’existence.
Enfin, l’Argentine elle-même devient un territoire littéraire à part entière. Dans Unter di Bloye Argentiner Himlen ou A Kholem fun a Pastekhl, l’exil cesse d’être un événement pour devenir une condition durable. Buenos Aires n’est ni un refuge idéalisé ni une terre hostile : c’est un espace ouvert, lumineux, mais indifférent. Les personnages y vivent dans l’entre-deux, ni tout à fait intégrés, ni réellement attachés à un passé désormais irréversible. Le rêve, chez elle, n’est jamais une promesse de salut ; il est une respiration fragile, parfois enfantine, face à un réel sans consolation.
Stylistiquement, Golde Gutman-Krimer écrit une prose anti-héroïque, continue, sans effets spectaculaires. L’intrigue importe moins que l’épaisseur morale des situations. Le temps n’est pas celui des événements historiques, mais celui de l’usure, de la répétition, de l’attente — un temps profondément féminin. Il n’y a chez elle ni solution religieuse, ni promesse politique. La dignité humaine ne vient que de la lucidité.
Ainsi se dessine une œuvre majeure, longtemps sous-estimée : celle d’une grande romancière yiddish de l’exil, bessarabienne par la mémoire, argentine par l’écriture, universelle par la justesse. Golde Gutman-Krimer n’a pas écrit l’Histoire avec des majuscules ; elle a écrit la vie quand l’Histoire pèse sans bruit. Et c’est précisément pour cela que son œuvre demeure.
