30 janvier 1882. Naissance de Franklin D. Roosevelt qui dirigea les États-Unis au pire moment de l’histoire juive. Son rôle, face à cette tragédie, reste controversé.

Photo: Le président Franklin D. Roosevelt reçoit les représentants du Conseil national d'assistance juif — (de gauche à droite) Walter Rothschild, l'aumônier Aryeh Lev, Barnett Brickner et Louis Kraft — à la Maison Blanche le 8 novembre 1943.

Franklin D. Roosevelt gouverne les États-Unis à un moment où la question juive devient un point de convergence explosif entre politique intérieure, diplomatie internationale et transformations sociales profondes. Son rapport aux Juifs ne se laisse comprendre qu’en tenant ensemble ces plans, sans les isoler artificiellement.

Lorsqu’Hitler arrive au pouvoir en 1933, l’Allemagne nazie engage aussitôt une politique d’exclusion des Juifs, et l’administration américaine en est informée très tôt. Roosevelt condamne publiquement le régime hitlérien et autorise l’accueil de réfugiés dans le cadre légal existant, mais il choisit de ne pas remettre en cause les quotas migratoires de 1924. Ces quotas, déjà restrictifs, sont en pratique encore durcis par une administration du Département d’État majoritairement hostile à l’immigration juive, multipliant les obstacles financiers et administratifs. Dès ce moment se dessine une ligne constante : reconnaissance morale du drame, refus d’une rupture politique.

Cette prudence s’inscrit dans un jeu de forces particulièrement tendu. Les années 1930 sont dominées par l’opposition entre isolationnistes et interventionnistes. Les premiers, puissants au Congrès et majoritaires dans l’opinion, rejettent toute implication européenne ; les seconds, minoritaires mais influents autour de Roosevelt, perçoivent le nazisme comme une menace globale. À cette fracture s’en ajoute une autre, plus sourde : une société américaine officiellement libérale mais traversée par un antisémitisme social réel. Les universités, les grandes entreprises, les clubs privés pratiquent des discriminations ouvertes ; des figures publiques comme Charles Lindbergh ou le pasteur radiophonique Charles Coughlin mêlent isolationnisme, xénophobie et antisémitisme. Roosevelt avance donc sur une ligne étroite, convaincu que toute politique explicitement favorable aux Juifs risquerait de renforcer ses adversaires et de compromettre, à terme, la possibilité même d’entrer en guerre contre Hitler.

Les mobilisations publiques rendent ces tensions visibles. Après l’Anschluss et les pogroms de novembre 1938, des manifestations massives de solidarité avec les Juifs d’Europe ont lieu dans les grandes villes américaines. Elles coexistent avec des meetings hostiles, dont le plus spectaculaire reste celui du German American Bund au Madison Square Garden en février 1939, où des milliers de participants acclament un discours pronazi sous les symboles américains. Ce contraste éclaire la prudence présidentielle : la rue elle-même est divisée.

C’est dans ce contexte que Roosevelt convoque la conférence d’Évian, en juillet 1938. Officiellement destinée à répondre à la crise des réfugiés juifs allemands et autrichiens, elle réunit trente-deux pays mais débouche sur une impasse. Aucun État, pas même les États-Unis, n’accepte d’ouvrir largement ses frontières. Les déclarations compatissantes masquent une absence d’engagement concret. Pour les Juifs européens, Évian apparaît rapidement comme la preuve que le monde observe sans agir.

L’affaire du SS St. Louis, au printemps 1939, donne à cette politique une incarnation tragique. Plus de neuf cents réfugiés juifs, refoulés de Cuba, cherchent refuge aux États-Unis. Malgré les pétitions, les télégrammes et la mobilisation de l’opinion, Roosevelt n’intervient pas. Le respect des quotas et des règles migratoires prévaut. Le navire doit retourner en Europe ; une partie de ses passagers périra plus tard dans la Shoah. L’épisode devient immédiatement un symbole durable des limites de l’action américaine.

Après l’entrée en guerre des États-Unis, les informations sur l’extermination systématique parviennent à Washington dès 1942. Elles sont rendues publiques, mais Roosevelt maintient que la priorité absolue est la victoire militaire. Les demandes de bombardement des voies ferrées menant à Auschwitz ou des centres de mise à mort sont examinées puis rejetées par les autorités militaires, avec l’assentiment de la Maison-Blanche, au nom de la stratégie globale. Les manifestations changent alors de nature : en 1943, des rabbins marchent sur Washington pour demander une action spécifique en faveur des Juifs d’Europe ; Roosevelt évite de les recevoir officiellement, soucieux de ne pas alimenter l’accusation d’une pression communautaire sur la présidence. La conférence des Bermudes, la même année, se conclut sans mesures concrètes, renforçant l’impression d’une distance entre l’émotion publique et la décision politique.

Ce n’est qu’en janvier 1944, sous la pression directe de son secrétaire au Trésor Henry Morgenthau Jr. et après un basculement du rapport de forces intérieur, que Roosevelt crée le War Refugee Board. Cet organisme coordonne des actions de sauvetage, soutient des réseaux clandestins et contribue à sauver plusieurs dizaines de milliers de vies, notamment en Europe centrale. Mais il intervient à un moment où la majorité des Juifs d’Europe a déjà été assassinée.

Parallèlement, et c’est un élément essentiel du tableau, la présidence Roosevelt marque pour les Juifs américains une période d’ouverture sans précédent. Le New Deal transforme l’État fédéral et crée des agences nouvelles où les barrières confessionnelles pèsent moins que dans le secteur privé traditionnel. Des juristes, économistes, intellectuels, artistes et créateurs juifs trouvent dans ces structures des opportunités inédites. Cette visibilité alimente d’ailleurs les accusations antisémites d’un New Deal prétendument « juif » ou « cosmopolite », accusations qui renforcent encore la prudence présidentielle sur la scène internationale.

Dans ce paysage contrasté, l’influence d’Eleanor Roosevelt est réelle et distincte. Engagée de longue date en faveur des droits civiques et des réfugiés, elle soutient publiquement les victimes du nazisme, rencontre des intellectuels juifs exilés, critique l’antisémitisme américain et pousse, à l’intérieur de l’administration, pour une politique plus généreuse. Elle agit comme une conscience morale active, mais sans disposer du pouvoir décisionnel de son mari. Là où Franklin Roosevelt raisonne en termes d’équilibres politiques et stratégiques, Eleanor raisonne en termes de droits et de dignité, et cette dissymétrie marque durablement leur héritage respectif dans la mémoire juive.

Factuellement, l’histoire établit donc un constat complexe. Roosevelt n’a jamais été antisémite, il a condamné le nazisme, accueilli des réfugiés dans un cadre limité et fini par créer un instrument de sauvetage officiel. Mais il n’a pas modifié les quotas, n’a pas transformé l’émotion publique en politique d’accueil massive et n’a jamais fait du sauvetage des Juifs une priorité comparable à l’effort militaire. Sa politique résulte d’un jeu constant entre isolationnistes et interventionnistes, entre forces antisémites et prosémites, entre ouverture intérieure du New Deal et prudence extérieure. Ce jeu n’efface pas la responsabilité présidentielle, mais il en fixe les contours : Roosevelt a gouverné la question juive comme un problème d’équilibre politique, dans un moment où la catastrophe exigeait une rupture que le système américain, et son président, n’ont pas consentie.