Le 18 février 1929, sur les dunes de la côte méditerranéenne de la Palestine mandataire, est fondée une nouvelle localité juive. Elle porte un nom biblique et moderne à la fois : Netanya. Le choix du nom a été arrêté dès 1928, lors de la préparation du projet par les membres de l’association Bnei Binyamin. Netanya signifie littéralement « don de Dieu » (Netan-Yah), mais il renvoie aussi, de manière transparente et assumée, au prénom Nathan — en hommage à Nathan Straus, philanthrope juif américain encore vivant, dont l’œuvre humanitaire et sanitaire avait profondément marqué le Yichouv.
Ce geste n’était ni symbolique ni rhétorique. Il consacrait une certaine idée de la grandeur juive moderne : non le pouvoir, non la conquête, mais la responsabilité morale, la science mise au service des plus faibles, la vie sauvée comme unité de mesure de l’action humaine.
Nathan Straus naît le 31 janvier 1848 à Otterberg, dans le Palatinat bavarois, au sein d’une famille juive allemande cultivée et profondément marquée par l’éthique de la Haskala. Enfant, il émigre avec les siens aux États-Unis. Son père, Lazarus Straus, incarne le type même de l’immigrant éclairé du XIXᵉ siècle : travailleur, attaché à la tradition juive, confiant dans les promesses de l’Amérique.
Avec ses frères, notamment Isidor Straus, Nathan participe à l’ascension spectaculaire de la famille dans le commerce new-yorkais. Leur nom devient indissociable des grands magasins Macy’s, dont ils prennent le contrôle à la fin du XIXᵉ siècle. La réussite est éclatante, la fortune assurée.
Mais pour Nathan Straus, l’enrichissement n’est jamais une fin.
C’est dans le New York des années 1890 que cette exigence trouve son objet. La ville est alors une métropole immense et brutale, où s’entassent des centaines de milliers d’immigrants. Dans les tenements du Lower East Side où s’entassent les nouveaux immigrés notamment juifs, la mortalité infantile atteint des proportions effroyables : près d’un enfant sur quatre meurt avant l’âge de cinq ans. La cause principale n’est ni une fatalité ni un mystère médical. C’est le lait. Mal contrôlé, souvent frelaté, transporté sans réfrigération, contaminé par la tuberculose bovine ou les bactéries intestinales, il devient pour les nourrissons un vecteur quotidien de dysenterie, de typhoïde, de mort.
Straus comprend alors une vérité décisive : la pauvreté tue par des mécanismes précis, et ce qui est précis peut être corrigé. À l’époque, la pasteurisation du lait, issue des travaux de Pasteur, existe déjà, mais elle reste contestée. Elle dérange les intérêts économiques, impose des contrôles coûteux, remet en cause une liberté du commerce sans entraves. Beaucoup hésitent. Straus, lui, regarde les chiffres, écoute les médecins de terrain, observe les enterrements d’enfants. Et il agit.
En 1893, à ses frais, il ouvre à New York les premiers dépôts de lait pasteurisé. Le geste est révolutionnaire par sa simplicité : le lait est contrôlé à la source, pasteurisé selon un protocole strict, embouteillé dans des conditions sanitaires, puis vendu à prix symbolique — ou distribué gratuitement aux familles les plus pauvres. Mais Straus ne se contente pas de fournir un produit plus sûr. Autour du lait, il bâtit un véritable système de santé publique : médecins et infirmières sont présents, des conseils d’hygiène sont donnés aux mères, et surtout, des statistiques rigoureuses sont tenues.
Les résultats sont immédiats. Dans les quartiers desservis par les dépôts Straus, la mortalité infantile chute parfois de 40 à 50 % en quelques mois. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Straus les publie, les diffuse, les oppose calmement aux discours idéologiques et aux intérêts privés. Il ne moralise pas les pauvres, ne les accuse ni d’ignorance ni d’imprudence : il change les conditions matérielles de la vie. Face aux industriels qui invoquent la liberté du commerce, il répond par une formule devenue célèbre : « la liberté du commerce ne peut inclure la liberté de tuer des enfants ».
Peu à peu, ce qui n’était qu’une initiative philanthropique devient un modèle. D’autres villes imitent New York, les autorités municipales s’inclinent devant l’évidence, et la pasteurisation s’impose progressivement comme norme sanitaire. Les historiens estiment aujourd’hui que plus de 400 000 enfants furent sauvés, directement ou indirectement, par cette révolution silencieuse. Avec Nathan Straus, la philanthropie cesse d’être un geste de compassion : elle devient une science appliquée à la justice sociale.
Fidèle à son judaïsme éthique, Straus étend son action au-delà des États-Unis. En Palestine ottomane puis mandataire, il finance hôpitaux, soupes populaires et infrastructures sanitaires, notamment à Jérusalem, sans distinction entre Juifs et Arabes. Pour lui, la santé n’a ni religion ni frontière. Sauver une vie reste l’unité de mesure ultime de toute action humaine.
C’est cette action concrète, visible, mesurable, qui explique l’hommage rendu par les fondateurs de Netanya. En 1928, lorsqu’ils choisissent le nom de la future localité, Straus est une figure morale reconnue du monde juif. Il incarne un judaïsme de la responsabilité, fidèle à l’injonction talmudique : sauver une vie, c’est sauver le monde entier.
Nathan Straus meurt à New York le 11 janvier 1931, moins de deux ans après la fondation officielle de Netanya. Il n’a jamais cherché la postérité monumentale. Pourtant, son héritage est partout : dans les normes sanitaires modernes, dans chaque bouteille de lait sûre, dans chaque politique de prévention.
Et aussi, durablement, dans le nom d’une ville.
Netanya n’est pas seulement un hommage personnel ; elle est le symbole d’un idéal : celui d’un monde juif moderne qui choisit d’honorer non la puissance, mais la vie sauvée, la souffrance évitée, la dignité restaurée. Un capitalisme corrigé par l’éthique, une réussite convertie en réparation du monde — tikkoun olam, au sens le plus concret du terme.
