Dans le monde ashkénaze, Tou Bichvat n’a longtemps pas été la fête verdoyante et mystique qu’on imagine aujourd’hui. Elle fut d’abord discrète, juridique, presque sèche — une date plus qu’une célébration.
Dans les communautés ashkénazes médiévales d’Europe centrale et orientale, Tou Bichvat est avant tout le « Roch Hachana des arbres » au sens halakhique :
il sert à calculer la dîme et l’âge des arbres fruitiers.
Pas de rituel spécifique, pas de cérémonie familiale, pas de symbolique cosmique.
Dans les livres de prières, la seule marque visible est l’absence de takhanoun (prières pénitentielles). C’est mince — mais c’est déjà un signe de lumière dans l’hiver.
Il faut imaginer la réalité ashkénaze : neige, gel, branches mortes, arbres lointains et abstraits, terre d’Israël idéalisée mais inaccessible.
Tou Bichvat devient alors une fête pensée, non vécue.
Les fruits de la Bible poussent ailleurs — dans les textes.
À partir de l’époque moderne (XVIIᵉ–XIXᵉ siècles), une coutume apparaît chez certains Ashkénazes : manger des fruits, parfois des fruits secs venus d’Eretz Israël — figues, raisins, caroubes.
Mais contrairement au monde séfarade : pas de seder structuré, pas de kabbale des fruits, pas de symbolisme élaboré.
C’est un geste de souvenir, pas un rituel.
Avec le hassidisme cependant, surtout en Europe de l’Est, Tou Bichvat change de tonalité : l’arbre devient métaphore de l’âme, les racines cachées symbolisent la foi, les fruits, les mitsvot.
Tou Bichvat entre alors dans le langage spirituel, sans devenir une grande fête populaire, mais avec une chaleur nouvelle qui s’exprime dans nombre de proverbes et dictons yiddish:
„Der mentsh iz vi a boym: on vortslen ken er nit lebn.“
L’homme est comme un arbre : sans racines, il ne peut vivre.
Un roverbe yiddish très répandu. Dans le monde ashkénaze, il prend un sens presque autobiographique : la vie en exil comme survie par les racines invisibles.
„Fun kaltn erd vaksn oykh sheyne beymer.“
D’une terre froide poussent aussi de beaux arbres.
Dicton populaire d’Europe orientale, parfait pour Tou Bichvat : la croissance silencieuse, malgré le gel, malgré l’histoire.
„Di toyre iz der boym fun lebn far dem, vos halt zikh tsu ir.“
La Torah est un arbre de vie pour celui qui s’y attache.
Adaptation yiddish de Etz khaïm hi (Proverbes 3,18), très fréquente dans la prédication ashkénaze.
Ici, l’arbre n’est pas botanique : il est textuel.
„A boym vakst nit in eyn tog.“
Un arbre ne pousse pas en un jour.
Proverbe simple, presque austère qui dit la patience juive ashkénaze, la fidélité au temps long.
Le vrai bouleversement est tardif avec le sionisme et le retour à la terre.
„Vu men flantst a boym, dort gleybt men in morgn.“
Là où l’on plante un arbre, on croit au lendemain.
Formule tardive (fin XIXᵉ–début XXᵉ siècle), souvent reprise dans les milieux sionistes yiddishophones. Une incitation à passer passer du symbole à l’acte.
Pour les Ashkénazes modernes, planter un arbre devient un acte existentie, Tou Bichvat se charge d’écologie, d’avenir, de renaissance nationale, la fête sort enfin des livres pour entrer dans le sol.
Pour conclure cet éphéméride, je voudrais citer « in extenso » ce poème de Shike Driz, mis en musique par Leibu Levin et interprèté par sa fille Ruth Levin. Nous en avons choisi un extrait comme générique de sa chronique hebdomadaire « Vort Un Nign », sur Radio Yiddish Pour Tous.
A hoykher boym, a sheyner boym,
a shtarker boym!
Khotsh men hot a halbe velt
mit mayn blut fargosn,
hundert mol geharget mikh —
un fun mir blaybn neshomes.
Den hot men mir genomen mayn
kind un froyen shvakh,
un fun mir blaybt nor
a shprakh.
Un afile, vi ikh bin mid,
un vi ikh bin shver,
vel ikh zayn nokh do,
vi a hoykher boym,
a sheyner boym,
a shtarker boym!
Khotsh men hot a halbe velt
mit mayn blut fargosn,
af shvartse vegn fun tsores
hobn zikh mayne shrit farloyrn,
un shpeter, ven men hot mir
di hent un harts genumen,
hot men mir nisht gekent
di neshome tsunemen.
Un afile, vi ikh bin mid,
un vi ikh bin shver,
vel ikh zayn nokh do,
vi a hoykher boym,
a sheyner boym,
a shtarker boym!
Khotsh men hot nit in mol shoyn
di hent fun mir geefnt,
dem morgn fun mir opgerisn,
geblozn in holts-vogn, —
nor inspiratsye di vayter fun mir
hot keyner nit gekent.
Un afile, vi ikh bin mid,
leb ikh oyf der velt —
a hoykher boym,
a sheyner boym,
a shtarker boym!
Un arbre haut, un bel arbre,
un arbre fort !
Même si l’on a répandu
mon sang sur une moitié du monde,
même si l’on m’a tué cent fois —
et de moi restent des âmes.
Alors on m’a pris
mon enfant et la femme faible,
et de moi il ne reste plus
qu’une langue.
Et même si je suis fatigué,
et même si je suis lourd / accablé,
je serai encore là,
comme un arbre haut,
un bel arbre,
un arbre fort !
Même si l’on a répandu
mon sang sur une moitié du monde,
sur des routes noires de détresse
mes pas se sont perdus,
et plus tard, quand on m’a
pris les mains et le cœur,
on n’a pas pu me
prendre l’âme.
Et même si je suis fatigué,
et même si je suis lourd / accablé,
je serai encore là,
comme un arbre haut,
un bel arbre,
un arbre fort !
Même si l’on m’a déjà plus d’une fois
ouvert les mains,
arraché le lendemain,
enfourné dans des wagons de bois, —
l’inspiration qui vient de moi,
personne n’a pu la prendre.
Et même si je suis fatigué,
je vis dans ce monde —
un arbre haut,
un bel arbre,
un arbre fort !
