3 février 1874. Naissance de Gertrude Stein, personnage-clé de la révolution artistique du XXe siècle.

Illustration: portrait de Gertrude Stein par Pablo Picasso (1906); Metropolitan Museum of Art, New-York
Gertrude Stein naît en 1874 aux États-Unis, dans une famille juive d’origine allemande. Son enfance se déroule entre l’Amérique et l’Europe, dans un va-et-vient qui l’habitue tôt au déplacement, aux changements de langue et à une position légèrement décentrée face aux appartenances stables. Cette expérience initiale du mouvement et de la distance marque durablement son rapport au monde comme à l’écriture.
À Harvard, elle étudie la psychologie et suit les cours de William James. Elle y découvre une conception de la conscience fondée sur le flux, la répétition et la continuité du présent. Ce n’est pas la narration des faits qui l’intéresse, mais le mouvement même de la pensée. Cette intuition, d’abord théorique, deviendra le principe organisateur de son œuvre littéraire.
En 1903, elle s’installe à Paris. Avec son frère Leo, puis seule, elle habite au 27 rue de Fleurus, où se constitue progressivement l’une des plus importantes collections privées d’art moderne de l’époque. Très tôt, elle soutient des peintres encore inconnus — Picasso, Matisse, Braque — et son appartement devient un lieu de rencontre régulier, un espace de circulation intellectuelle où se croisent peintres et écrivains venus chercher autre chose qu’une reconnaissance mondaine : une manière nouvelle de voir.
Stein comprend que la révolution picturale en cours engage aussi la littérature. Comme le cubisme fragmente la forme et multiplie les points de vue, elle cherche à libérer la phrase de la syntaxe héritée. Elle renonce au récit linéaire, à la psychologie traditionnelle, à la progression dramatique. Elle écrit par blocs, par reprises, par variations minimales. La répétition n’est pas chez elle un effet stylistique, mais un principe structurant : elle permet d’approcher la réalité non par explication, mais par insistance.
Ses premiers livres, Three Lives puis Tender Buttons, déconcertent. Les objets, les gestes ordinaires, les figures féminines y sont traités sans commentaire, dans une langue volontairement dépouillée, parfois opaque. Stein ne cherche pas à séduire le lecteur. Elle explore ce que le langage peut produire lorsqu’il cesse d’être un simple instrument de communication.
Avec The Making of Americans, elle entreprend une œuvre de grande ampleur, consacrée aux caractères et aux lignées plutôt qu’aux événements. L’écriture y progresse lentement, presque mécaniquement, comme si la société américaine elle-même tentait de se définir par répétition. Longtemps marginalisé, le livre est aujourd’hui considéré comme l’un des textes fondateurs de la prose moderniste.
La reconnaissance publique vient plus tard, avec L’Autobiographie d’Alice B. Toklas. En choisissant de se raconter par la voix de sa compagne, Stein adopte une forme plus accessible, sans renoncer à son goût pour le déplacement et l’ironie. Le succès du livre la rend célèbre, sans effacer l’essentiel de son œuvre, plus exigeant et plus radical.
Gertrude Stein vit avec Alice B. Toklas à Paris jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis pendant l’Occupation. Elles traversèrent cette période en France grâce à des protections personnelles liées à Bernard Faÿ, haut fonctionnaire du régime de Vichy, un accommodement discret que Stein ne commenta jamais publiquement après la guerre. Après 1945, elle devient une figure publique, sollicitée pour des conférences et des portraits, incarnation désormais consacrée d’une modernité passée.
Elle meurt en 1946. Son œuvre continue de résister aux lectures rapides. Elle ne propose ni récit consolant ni message explicite, mais une expérience du langage comme matière autonome. Gertrude Stein a déplacé durablement les frontières de la prose moderne, non en cherchant à représenter le monde, mais en travaillant la langue jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même un objet d’attention.
Sans avoir écrit de littérature explicitement juive, Gertrude Stein s’inscrit dans une modernité marquée par l’expérience de la diaspora : une relation non évidente à la langue, une identité sans centre fixe, et une fidélité profonde à l’idée que le sens ne se reçoit pas, mais se travaille.