6 février 1964. Réception de Joseph Kessel à l’Académie française.

« Or, pour remplacer le compagnon [le duc de la Force] dont le nom magnifique a résonné glorieusement pendant un millénaire dans les annales de la France ; dont les ancêtres, grands soldats, grands seigneurs, grands dignitaires, amis des princes et des rois, ont fait partie de son histoire d’une manière éclatante, pour le remplacer, qui avez-vous désigné ?
Un Russe de naissance, et Juif de surcroît. Un juif d’Europe Orientale. Vous savez, Messieurs, et bien qu’il ait coûté la vie à des millions de martyrs, vous savez ce que ce titre signifie encore dans certains milieux, et pour trop de gens. »
Ces paroles, prononcées par Kessel dès l’ouverture de son discours, pour marquer tout ce que signifiait son élection à la place d’un aristocrate de la « vieille France », ont fait forte impression à une époque où les gens polis évitaient de dire juif pour ne pas vexer.
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Joseph Kessel (1898-1979) appartient à cette génération d’écrivains pour qui la littérature ne se sépare jamais de l’expérience vécue. Reporter, romancier, résistant, académicien, il incarne une figure rare : celle de l’écrivain-témoin, à la fois aventurier du monde et analyste des passions humaines.
Il naît le 10 février 1898 à Clara, en Argentine, dans une famille juive originaire de Russie. Son père, médecin, parcourt les communautés juives d’Europe orientale avant d’émigrer ; cette enfance marquée par les déplacements et l’exil forge chez Kessel une identité profondément cosmopolite. Très tôt, il connaît la Russie, puis la France, qui deviendra sa patrie d’élection.
Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale dans l’aviation, il découvre la fraternité des armes, la peur et l’héroïsme — expériences qui nourriront durablement son imaginaire.
Après la guerre, il devient journaliste. Reporter pour de grands journaux français, il parcourt le monde : Europe centrale, Moyen-Orient, Afrique, Afghanistan, Palestine, Chine. Il observe les bouleversements du XXᵉ siècle de l’intérieur, privilégiant toujours la rencontre humaine plutôt que l’analyse abstraite.
L’écriture de Kessel se situe à la frontière du reportage et du roman. Il transforme l’expérience vécue en récit épique sans jamais perdre le sens du réel.
Parmi ses œuvres majeures :
  • « L’Équipage » (1923) : inspiré de son expérience de pilote, ce roman explore la camaraderie virile et les dilemmes moraux de la guerre.
  • « Fortune carrée » (1932) : roman d’aventure oriental où se mêlent fatalité et quête de liberté.
  • « Belle de jour » (1928) : plongée audacieuse dans la psychologie et les désirs secrets, qui sera adaptée au cinéma par Buñuel.
  • « L’Armée des ombres » (1943) : hommage aux résistants français, œuvre à la fois documentaire et tragique, écrite pendant la guerre.
  • « Le Lion » (1958) : récit initiatique situé au Kenya, devenu un classique populaire.
  • « Les Cavaliers » (1967) : fresque afghane, souvent considérée comme son chef-d’œuvre tardif, mêlant mythe, violence et quête d’honneur.
Son style se caractérise par une narration fluide et orale, héritée du journalisme, une fascination pour les marginaux, les combattants, les aventuriers, une morale de la fidélité et du courage face au destin.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Kessel rejoint la France libre. Avec son neveu Maurice Druon, il coécrit « Le Chant des partisans », qui devient l’hymne de la Résistance française. Cette participation active renforce son image d’écrivain engagé.
Son œuvre témoigne constamment d’un humanisme marqué par son héritage juif et son expérience des tragédies européennes. Sans être un écrivain explicitement « identitaire », il reste profondément sensible aux destins brisés, aux exils et aux luttes pour la dignité.
Joseph Kessel meurt d’une rupture d’anévrisme le 23 juillet 1979, à Avernes (95).
François Mauriac lui rend hommage dans son Bloc-notes : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. »