13 février 1989. Disparition de Dave Tarras, la clarinette entre deux mondes.

Dans le tumulte du XXᵉ siècle, alors que les villages juifs d’Europe orientale disparaissent et que la diaspora se redessine au rythme des paquebots transatlantiques, une clarinette continue de chanter. Elle porte la mémoire des noces anciennes, des danses circulaires et des lamentations silencieuses — mais elle apprend aussi à parler la langue du Nouveau Monde. Cette clarinette, c’est celle de Dave Tarras.
Il naît en 1897, à Ternovka, en terre aujourd’hui ukrainienne, au cœur d’un univers où la musique n’est pas une profession séparée de la vie mais une respiration collective. Son père est klezmer. Être klezmer, ce n’est pas seulement jouer : c’est accompagner l’existence juive dans ses seuils — naissance, mariage, fête, parfois même consolation.
Dans ces villages où la pauvreté est constante mais la culture foisonnante, la musique circule sans partition. Elle passe de l’oreille aux doigts, du regard du maître au souffle de l’élève. Le jeune David apprend d’abord le violon, instrument central de la tradition, avant de découvrir la clarinette, dont la voix humaine — capable de rire, de pleurer, de murmurer — correspond mieux à son tempérament.
La guerre vient briser cet univers fragile. L’Empire se disloque, les frontières tremblent, les routes de l’exil s’ouvrent.
En 1921, il traverse l’Atlantique. Comme tant d’autres Juifs d’Europe orientale, il arrive à New York avec peu de choses sinon une langue, des mélodies et une mémoire sonore.
Le Lower East Side bruisse alors d’un yiddish vivant. Les théâtres, les cafés, les salles de danse et les mariages constituent un réseau culturel dense où la tradition se réinvente.
Dave Tarras y trouve immédiatement sa place.
Là où certains musiciens tentent de reproduire fidèlement l’Europe perdue, lui écoute. Il observe les orchestres américains, les arrangements modernes, le swing naissant. Il comprend que la survie du klezmer passe par la transformation.
Dans le monde klezmer new-yorkais, une autre figure domine : Naftule Brandwein, flamboyant, virtuose et excessif. Tarras prend un chemin différent.
Son jeu est discipliné, presque aristocratique. Le son est clair, les ornements précis, la phrase musicale structurée. Là où Brandwein évoque les rues turbulentes et les passions débridées, Tarras offre une musique de retenue, d’équilibre et de dignité.
Ce choix n’est pas seulement esthétique : il reflète la transition d’une culture villageoise vers une modernité urbaine.
La clarinette devient chez lui un instrument capable de dialoguer avec les orchestres américains, sans perdre son accent yiddish.
Pendant des décennies, il joue dans des centaines de mariages juifs. Ces fêtes ne sont pas de simples engagements alimentaires : elles sont des lieux de transmission.
Dans les salles de réception de Brooklyn ou du Bronx, entre les tables chargées et les danses en cercle, la musique de Tarras transforme la nostalgie en mouvement.
Chaque freylekh devient une conversation entre passé et présent.
Et tandis que l’Europe juive disparaît dans la catastrophe, ces salles new-yorkaises deviennent — sans le savoir — les derniers refuges vivants d’une tradition musicale.
Après la Shoah, le klezmer semble perdre sa raison d’être. Les communautés qui l’avaient porté sont détruites ; les enfants des immigrants préfèrent le jazz, le rock ou la musique populaire américaine.
Tarras continue de jouer, presque anonymement. Il devient une figure discrète, respectée mais peu médiatisée. Comme beaucoup d’artistes yiddish, il incarne une culture en suspens, survivante mais marginalisée.
Sa clarinette ne cherche pas à séduire l’époque : elle persiste.
Dans les années 1970, une génération nouvelle — souvent éloignée du yiddish — se met en quête de racines. Des jeunes musiciens redécouvrent les anciens enregistrements, frappés par l’intensité expressive du klezmer.
Ils cherchent les maîtres encore vivants. Ils trouvent Dave Tarras.
Il devient alors un pont vivant entre deux siècles : celui des shtetlekh disparus et celui d’un renouveau culturel. Sa présence, son jeu et son répertoire influencent profondément le revival klezmer qui prendra son essor dans les décennies suivantes.
Dave Tarras meurt en 1989, presque au moment où la musique klezmer retrouve une audience mondiale.
Son héritage ne tient pas seulement à sa virtuosité mais à une attitude : celle d’un musicien qui a compris que la tradition ne survit que si elle accepte de changer.
Sa clarinette ne pleure pas un monde perdu ; elle le transporte ailleurs.
Et peut-être est-ce là le secret de sa musique : elle ne regarde pas en arrière avec désespoir, mais avance avec la mémoire comme boussole — comme si chaque note disait que l’exil peut devenir une nouvelle maison sonore.