7 mars 1968. Disparition à Moscou de Lina Stern, la femme qui découvrit la frontière invisible du cerveau.

Le cerveau humain est protégé par une frontière invisible.
Une frontière sans mur ni barbelé, mais plus rigoureuse que les forteresses. Le sang y circule, mais tout ne passe pas. Le monde extérieur est filtré avant d’atteindre la matière fragile de la pensée. Cette frontière, aujourd’hui connue de tous les biologistes, porte un nom : la barrière hémato-encéphalique. Et c’est une femme juive née aux marges de l’Empire russe qui l’a comprise et décrite.
Elle s’appelait Lina Stern.
Lina (Libe Leia) Solomonovna Stern naît le 26 août 1878 dans la ville portuaire de Liepāja, sur la Baltique, alors province de l’Empire russe. Elle grandit dans une famille juive cultivée et relativement aisée. Mais même dans les familles privilégiées, les horizons restent étroits. Dans la Russie tsariste, les Juifs vivent sous le régime de la Zone de Résidence instaurée par Catherine II, cette zone de résidence imposée où l’on peut vivre, mais dont il est difficile de sortir. L’université elle-même leur est presque fermée. Des quotas limitent déjà l’accès des étudiants juifs, et les femmes sont encore plus rarement admises dans les études supérieures. Très tôt, Lina Stern comprend qu’il lui faudra partir pour apprendre.
Comme tant d’intellectuels juifs d’Europe orientale à la fin du XIXᵉ siècle, elle tourne son regard vers l’Occident. Sa destination est Genève. À cette époque, l’Université de Genève est l’une des rares institutions européennes à accueillir largement des étudiantes étrangères. Lina y arrive en 1898 et s’inscrit à la faculté de médecine. Elle s’y distingue immédiatement par son intelligence méthodique et sa rigueur expérimentale. En 1903, elle soutient une thèse consacrée à la physiologie rénale et décide de rester à Genève pour poursuivre la recherche.
Elle travaille d’abord dans le laboratoire du physiologiste Jean-Louis Prévost, puis collabore étroitement avec le biochimiste Frédéric Battelli. Ensemble, ils publient pendant près de vingt ans une série impressionnante de travaux consacrés au métabolisme cellulaire et aux processus d’oxydation biologique. Ces recherches explorent les mécanismes intimes de la vie, là où la chimie rencontre la physiologie. À une époque où la science européenne demeure presque entièrement masculine, Lina Stern s’impose progressivement comme une chercheuse de premier plan.
En 1918, l’Université de Genève crée pour elle une chaire de chimie physiologique. L’événement, discret dans les journaux, marque pourtant une date importante : Lina Stern devient la première femme professeure de l’université. Dans l’Europe académique d’alors, c’est presque une anomalie.
C’est à Genève que se produit la découverte qui assurera sa place dans l’histoire de la science. À partir des années 1910, Stern se passionne pour la physiologie du système nerveux. Les chercheurs savent déjà que certaines substances injectées dans le sang n’atteignent pas les tissus cérébraux, mais personne ne comprend clairement pourquoi. Avec le physiologiste Raymond Gautier, elle entreprend une série d’expériences sur la diffusion des substances entre la circulation sanguine et le cerveau.
Les résultats sont intrigants. Certaines molécules traversent les capillaires cérébraux. D’autres restent bloquées. Comme si le cerveau possédait un système de filtrage. En 1921, Stern propose le terme de « barrière hémato-encéphalique » pour désigner ce phénomène. Elle comprend immédiatement sa signification : le cerveau maintient un milieu chimique particulier, protégé par un système biologique qui contrôle les échanges avec le sang. Cette intuition, confirmée par la recherche moderne, est aujourd’hui un principe fondamental de la neurobiologie et de la pharmacologie.
En 1925, la trajectoire de Stern prend un tournant inattendu. L’Union soviétique, jeune État né de la révolution, cherche à attirer des savants prestigieux pour développer sa recherche scientifique. On lui propose de diriger un institut de physiologie à Moscou. Beaucoup de collègues genevois sont stupéfaits lorsqu’elle accepte. Pourquoi quitter la Suisse ? Les raisons sont multiples : la promesse de moyens scientifiques considérables, une certaine sympathie pour l’idéal social de la révolution, peut-être aussi le sentiment de participer à la construction d’un monde nouveau.
À Moscou, sa carrière connaît d’abord une ascension spectaculaire. Elle fonde et dirige l’Institut de physiologie de l’Académie des sciences de l’URSS. Ses travaux sur les barrières biologiques et sur la physiologie du cerveau font autorité. En 1939, elle devient la première femme élue membre titulaire de l’Académie des sciences soviétique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses recherches contribuent à améliorer les traitements des traumatismes cérébraux et des infections chez les soldats. En 1943, elle reçoit le prix Staline, la plus haute distinction scientifique du pays.
Tout semble confirmer que l’Union soviétique est devenue pour elle une terre de science.
Mais l’histoire soviétique est aussi une terre de tempêtes.
Après la guerre, Staline lance une campagne contre les intellectuels et contre les organisations juives. Le Comité antifasciste juif, créé pendant la guerre pour mobiliser l’opinion internationale contre l’Allemagne nazie, devient soudain suspect. Lina Stern en fait partie. En 1949, elle est arrêtée. Les interrogatoires durent des mois. En 1952, lors d’un procès secret, plusieurs membres du comité sont condamnés à mort et exécutés. Cet événement est tristement entré dans l’Histoire sous le nom de Nuit des Poètes Juifs Assassinés, mais les poètes n’en furent pas les seules victimes.
Stern est la seule accusée à être épargnée. Les raisons restent incertaines : peut-être sa réputation scientifique internationale, peut-être l’utilité de ses travaux pour la médecine soviétique. Sa condamnation est commuée en exil. Elle est envoyée au Kazakhstan, dans la ville de Dzhambul, au cœur des steppes. La grande académicienne devient une exilée.
La mort de Staline en 1953 ouvre une période de dégel. Stern est autorisée à revenir à Moscou et reprend progressivement ses recherches, désormais dans un climat plus calme. En 1958, elle est officiellement réhabilitée. Deux ans plus tard, l’Université de Genève lui décerne un doctorat honoris causa, comme pour refermer le cercle de sa vie scientifique.
Lina Stern meurt à Moscou le 7 mars 1968, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Sa découverte demeure l’un des concepts essentiels de la biologie moderne. Les chercheurs qui tentent aujourd’hui de traiter les maladies du cerveau — tumeurs, infections, maladies neurodégénératives — se heurtent toujours à la même question : comment franchir la barrière que Stern avait décrite.
Il y a dans sa vie une ironie presque symbolique. Toute sa carrière scientifique fut consacrée à l’étude des frontières invisibles du corps humain, ces barrières biologiques qui protègent les organes vitaux.
Et sa propre existence fut traversée par d’autres frontières : celles qui séparaient les Juifs des universités de l’Empire russe, celles qui séparaient les femmes de la science, celles qui séparaient la gloire scientifique de la persécution politique.
Au cœur du cerveau, Lina Stern avait découvert une frontière protectrice.