4 décembre 1889
L’expédition Stanley de secours à Emin Pacha fait sa jonction avec la colonne conduite par Herbert von Wissmann, commissaire impérial allemand pour l’Afrique orientale, sur le fleuve Kingani.
Emin Pasha était venu au monde le 28 mai 1840 sous le nom d’Edward Schnitzer. Les Schnitzer étaient une famille de la classe moyenne juive d’Oppeln en Silésie (aujourd’hui Opole en Pologne). Ludwig, son père, mourut alors qu’il était encore enfant et sa mère, Pauline, se remaria avec un luthérien, ce qui impliquait la conversion et le baptême pour elle et ses enfants.
Schnitzer étudie la médecine à l’université de Breslau, à Königsberg et enfin à Berlin. Mais, faute de s’inscrire à temps pour l’examen d’habilitation allemand, il ne peut y exercer. Il décide donc de chercher du travail dans d’autres pays moins pointilleux.
Il part pour Istanbul, dans l’espoir de trouver un emploi au service de l’empire ottoman. Lorsqu’il atteint la ville portuaire d’Antivari (aujourd’hui Bar, Monténégro), son argent est épuisé. Il s’engage alors comme officier de quarantaine médicale, tout en apprenant à parler le grec moderne, le turc et Albanais.
En 1870, il rejoint l’équipe du gouverneur de la province ottomane du nord de l’Albanie, Ismail Hakki Pacha. Là, il commence à se faire appeler Hayrullah Efendi, et entretient une liaison amoureuse avec la femme de son patron.
Lorsque le gouverneur meurt, en 1873, Schnitzer ramène Madame Ismail, ses enfants et ses esclaves dans sa ville natale et les présente comme sa famille. Cependant, quand la charge de soutenir une famille et un entourage devient trop coûteuse, il part pour le Caire et ensuite pour Khartoum, la capitale du Soudan égyptien.
Schnitzer est-il devenu un musulman pratiquant? Ce n’est pas clair, mais à partir de là, il s’est fait passer pour l’un d’eux, venu de Turquie, portant fez et se faisant appeler Mehmet Emin Pacha.
À Khartoum, il gravit rapidement les échelons, du poste de médecin-officier à celui de gouverneur de la province méridionale d’Equitoria (aujourd’hui Soudan du Sud), dont l’éloignement lui donne la liberté de mettre en œuvre un ambitieux programme de développement et de lutter avec succès contre l’esclavage dans la région. Il trouve encore le temps de collectionner des plantes et des animaux, dont il partage des échantillons avec les musées européens.
En 1881, un rebelle soudanais se faisant appeler le Mahdi (une figure messianique de l’Islam) mène une révolte dévastatrice contre la domination égyptienne au Soudan. Alors qu’ele se prolonge, la province d’Equatoria est complètement coupée du reste de la colonie, et le sort d’Emin Pacha est inconnu. Les troupes du Mahdi prennent Khartoum, le gouverneur général britannique Charles George Gordon et dix mille soldats soudanais sont massacrés. (Dans le film à grand spectacle « Khartoum », le rôle de Gordon est tenu par Charlon Heston et celui du Mahdi par Laurence Olivier)
Après la chute de Khartoum, le sort d’Emin Pacha devient un sujet de grande préoccupation en Europe, et l’explorateur britannique Henry Morton Stanley (oui, oui, celui de « Dr Livingstone, I presume ») organise une expédition pour s’aventurer à l’intérieur du continent afin de le secourir.
L’expédition Stanley, entreprend de sauver Emin en remontant le fleuve Congo puis en traversant la forêt de l’Ituri, une route extraordinairement difficile qui entraîne la perte des deux tiers de l’expédition. Seuls 169 des 389 hommes partis de Yambuya ont survécu. Les arbres de la forêt sont si hauts et si denses que peu de lumière atteint le sol, la nourriture est difficilement disponible, et les pygmées de la région prenant l’expédition pour une colonne arabe à la recherche d’esclaves, l’attaquent avec des flèches empoisonnées.
Finalement, Stanley rejoint Emin en avril 1888, et après une année passée en disputes et indécision, au cours de laquelle Emin est fait prisonnier par des mutins d’août à novembre 1888, il accepte de partir pour la côte. Stanley et Emin font la jonction avec Herbert von Wissmann, le commissaire allemand pour l’Afrique de l’Est, sur le fleuve Kingani, et celui-ci les escorte jusqu’à Bagamoyo sur les côtes. Pendant les célébrations, Emin se blesse en passant par une fenêtre qu’il a prise pour une ouverture sur un balcon. Il passe deux mois à l’hôpital en convalescence, tandis que Stanley part sans pouvoir le ramener en triomphe.
Il s’arrête au Caire pour écrire les 900 pages de « In Darkest Africa » en cinquante jours, récit qui inspirera plus tard Joseph Conrad pour son roman « Au cœur des ténèbres ».
Stanley retourne en Europe en mai 1890 pour répondre aux acclamations du public ; lui et ses officiers reçoivent de nombreuses récompenses, et des demandes de conférences. En juin, il publie son livre qui s’écoule à 150 000 exemplaires. Mais l’adulation ne dure pas. Dès l’automne, au moment de la publication des comptes de l’expédition, et quand les familles des chefs de son arrière-garde réagissent aux accusions d’incompétence lancées contre eux par Stanley, les critiques et les condamnations se généralisèrent.
L’expédition Stanley sera finalement la dernière expédition d’exploration privée. Les expéditions suivantes seront le fait de gouvernements, avec des buts politiques, militaires ou scientifiques.
Entre 1898 et 1900, une vaste épidémie de maladie du sommeil se répand dans ce qui est à présent la République démocratique du Congo, l’ouest de l’Ouganda et le sud du Soudan.
L’introduction de la maladie du sommeil en Ouganda a été attribuée au mouvement d’Emin et de ses partisans. Avant les années 1890, la maladie du sommeil était inconnue en Ouganda, mais la mouche tsé-tsé a probablement été introduite par Emin depuis le territoire du Congo.
Après le départ de Stanley, Emin entre au service de la Compagnie allemande de l’Afrique de l’Est et accompagne le Dr Stuhlmann dans une expédition vers les lacs de l’intérieur.
Edouard Schnitzer, dit Emin Pacha est assassiné en octobre 1892 , près de Nyangwe, au nord-est du Congo par des marchands d’esclaves arabo-swahilis dans les premiers temps de leur confrontation avec l’État indépendant du Congo. Il est dévoré par ses assaillants, et son journal sera retrouvé dans les ruines de Kasongo en 1893.
Il a grandement enrichi les connaissances anthropologiques sur l’Afrique centrale et a publié de précieux documents géographiques. En 1890, il a reçu la médaille d’or de la Royal Geographical Society
Un quart de siècle après ces événements, une fameuse bataille navale eut lieu pour le contrôle du lac Tanganika entre les forces alliées anglo-belges et les forces navales allemandes. Parmi elles, la barque à moteur Kingani et le puissant Herbert von Wissmann. Cela donna en 1951, deux rôles fabuleux pour Humphrey Bogart et Katherine Hepburn dans African Queen. Le commandant allemand, lui, était joué par notre regretté Theodore Bikel.
