21 décembre 1919
249 « étrangers radicalisés » sont embarqués à bord du SS Bufford pour être déportés vers l’URSS, en vertu de l’Alien and Sedition Act qui permet l’expulsion hors des Etats-Unis des étrangers coupables de menées anarchistes. Parmi eux, Emma Goldman.
Emma Goldman nait le 27 juin 1869 dans le quartier juif de Kovno, en Lituanie, d’Abraham Goldman et Taube Bienowitch. Elle a deux demi-soeurs, Helena et Lena, et deux frères plus jeunes, Herman et Morris. L’antisémitisme de la Russie tsariste envoie la famille Goldman à Königsberg, en Prusse, puis à Saint-Pétersbourg, en quête de stabilité économique. Ces déplacements, et son aversion pour la vie domestique des femmes dans la famille juive traditionnelle, incitent Emma à émigrer à New York à l’âge de seize ans. Là elle prend le contrepied de son père qui avait édicté « Les filles n’ont pas besoin d’apprendre beaucoup! Tout ce qu’une fille juive a besoin de savoir, c’est comment préparer le gefilte fish, couper des nouilles et donner à l’homme beaucoup d’enfants « , comme elle le raconte dans son autobiographie, « Living My Life ». Enthousiasmée par l’idéal de liberté politique et personnelle partagé par les personnages nihilistes du roman russe de Nikolaï Tchernychevski, « Chto dielat? » (Que faire?), Goldman espère trouver en Amérique un nouveau monde de justice, de liberté et d’amour.
Brièvement emportée par l’attrait d’un mariage choisi et d’un travail sûr dans l’industrie du vêtement à Rochester, Emma comprend vite que la vraie promesse du Nouveau Monde reste encore à conquérir. Le désir d’aventure de son mari, Jacob Kersner, s’avère illusoire, et son propre travail paye trop peu, même pour le luxe occasionnel d’un livre ou d’une fleur. Cette période décourageante de la vie personnelle d’Emma en Amérique coïncide avec une série d’événements exceptionnellement dramatiques dans l’histoire du travail américain.
Le 1er mai 1886, 300 000 travailleurs se mettent en grève à travers le pays pour obtenir la journée de travail de huit heures. Le 4 mai, une bombe est lancée lors d’une réunion à Haymarket Square, à Chicago, où des ouvriers se sont rassemblés pacifiquement pour protester contre les récentes fusillades de travailleurs en grève par la police. Puis, sans preuve concluante, des organisateurs anarchistes sont accusés. Dans un procès qui est une parodie de justice, le jury déclare les huit accusés coupables et condamne sept d’entre eux à la peine de mort. Bouleversée par les derniers mots prononcés par August Spies, Albert Parsons, George Engel et Adolph Fischer, qui sont finalement exécutés le 11 novembre 1887, Goldman se lance dans l’action, certaine que la mort ne peut pas faire taire la liberté de parole des travailleurs. Elle vit ce moment de transformation comme sa «naissance spirituelle».
Tirant son inspiration de son héroïne d’enfance, la Judith biblique qui coupa la tête d’Holopherne pour venger les torts commis contre le peuple juif, Emma, alors âgée de vingt ans, prend la résolution de lutter pour effacer l’injustice. Transportée par le désir de donner libre cours au côté messianique de sa nature, elle quitte son mariage tourmenté et les contraintes provinciales de la petite ville de Rochester. Lors d’une chaude journée d’été de 1889, la machine à coudre à la main, Emma rejoint la culture dynamique du Lower East Side de New York pour y travailler et aimer en toute liberté.
Divers cafés et bars servent de lieux de rencontre, le soir, pour une éducation informelle et un débat animé. Sous la tutelle de Johann Most, rédacteur en chef du journal anarchiste « Die Freiheit » (La liberté), la jeune Emma Goldman se révèle une oratrice précoce et impressionnante. Elle donne des conférences en allemand et en yiddish à des immigrants impatients d’améliorer leurs conditions de travail misérables et les horaires qui étouffent leurs vies. Petit à petit , elle passe de la préoccupation unique sur la dureté des conditions de travail à ce qu’elle exprime dans son autobiographie: «la liberté, le droit à l’expression de soi, le droit de chacun à de belles choses rayonnantes.» Elle ose défendre la liberté sexuelle et de conception à une époque où diffuser des informations sur le contrôle des naissances est punissable comme publication obscène. Au fur et à mesure que son éventail de préoccupations et sa notoriété grandissent, son audience s’amplifie. Ses idées et son style flamboyant, ajoutés au fait qu’une femme est sous les projecteurs, la distinguent de ses homologues masculins plus précautionneux dans le cercle relativement exclusif des conférenciers yiddish.
Franchissant la barrière de la langue qui confine son influence aux militants syndicaux immigrants, sa maîtrise de l’anglais lui attire des auditeurs réceptifs auprès du public libéral, bohème et américain – en proportion directe des tentatives du gouvernement et de la police pour étouffer sa voix. Condamnée à un an de prison en 1893 pour un discours lors d’une manifestation des chômeurs, Emma en sort en proclamant que les autorités gouvernementales « ne pourront jamais empêcher les femmes de parler. » Sans se laisser décourager par les menaces de graves conséquences, elle est déterminée à enseigner les principes de l’anarchisme, et d’affirmer en même temps le droit de contester l’autorité. Peut-être que ses racines dans la tradition juive qui encourage l’argumentation, le débat et la recherche du sens de la lecture hebdomadaire de la Torah, renforcent-elles sa croyance dans la centralité de la liberté d’expression.
Et pourtant, au cours de cette période, les lois fédérales anti-anarchistes rendent de plus en plus difficile de mentionner même le mot. Emma est mise en cause dans la peur générale des anarchistes comme incitateurs de violence. Cette crainte repose principalement sur la tentative d’assassinat, en 1892, du magnat de l’acier Henry Clay Frick par le plus proche camarade d’Emma, Alexander Berkman, et l’assassinat du président William McKinley en 1901, abattu par l’anarchiste autoproclamé Leon Czolgosz. Ce dernier déclare avoir été inspiré par Emma Goldman. Pour contrer la perception déformée du public qui voit dans l’anarchisme une philosophie du désordre plutôt que de l’harmonie, Emma aide à fonder la Free Speech League (Ligue pour la liberté d’expression) en 1903.
Ne sachant jamais si c’est une porte verrouillée ou une arrestation par la police qui l’attendent dans une salle de conférence, Emma continue sans hésiter à parler des dimensions de la liberté contenues dans sa vision anarchiste. Attirée par son esprit vif et sa célébrité, des foules curieuses se rassemblent pour soutenir le droit à la liberté d’expression d’Emma, qu’elles croient ou non au contenu de son message. Roger Baldwin, défenseur des libertés civiles et cofondateur de l’American Civil Liberties Union, attribue son éveil politique à Emma Goldman et attribue à son courage l’inspiration première de son travail.
L’ultime baillon sur les idées de Goldman survient quand les Etats-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale, et que ses conférences et menées contre la conscription sont considérées comme une menace pour la sécurité nationale. Dix-huit mois de prison fédérale sont suivis par une déportation dramatique en 1919 avec Berkman et une cargaison d’autres immigrants radicaux indésirables.
Emma Goldman retourne en Russie et finalement vers un exil prolongé en Europe et au Canada. L’ironie est qu’elle ne peut pas échapper non plus aux restrictions de l’expression politique en Russie bolchevique – en particulier pour une anarchiste. Lorsque la révolte des marins de Kronstadt est violemment réprimée, Emma Goldman et Alexander Berkman quittent la Russie, désespérés. Elle se sent rejetée par le public, non seulement par ceux à sa gauche et à sa droite, mais aussi par ceux qui ne veulent rien voir au-delà de sa judéité. Sa relative liberté en Russie avait été gâchée par des traces d’antisémitisme persistantes qui se prolongent en Angleterre, en France et au Canada, ses bases les plus stables en exil. C’est seulement en Espagne, où elle travaille comme propagandiste de langue anglaise pour la fédération syndicale anarchiste pendant la guerre civile, qu’elle sera reçue comme une figure politique internationale en rapport avec l’image qu’elle se fait d’elle-même. Plus tard, alors que la tristesse de la défaite espagnole a dissipé tout optimisme, que la tempête du nazisme s’est intensifiée et que le stalinisme s’est brutalement crispé, Emma commence à évoquer les interconnexions entre ce qu’elle considère comme des variantes du totalitarisme.
« Ma vie était liée à celle de ma race. Son héritage spirituel m’appartenait et ses valeurs étaient transmuées dans mon être. La lutte éternelle de l’homme était enracinée en moi. » écrit-elle dans « Living My Life ». Elle note également que « L’injustice sociale ne se limite pas à ma propre race, j’avais décidé qu’il y avait trop de têtes à couper pour une seule Judith. » Goldman constate que la répression politique est systématique et non spécifique à une culture, et au cours de toute sa vie, son identité complexe et conflictuelle de Juive reste un point de tension créatrice. Tout en ne cherchant jamais à échapper à sa perception de femme juive par le public, et à la connotation ambivalente que la culture plaçait sur ce terme, Goldman préfère néanmoins se considérer comme une femme capable de transcender les frontières imposées par les constructions sociales stéréotypées de la religion.
Elle distingue la continuité culturelle de la superstition religieuse et donne de nombreuses conférences sur «l’échec du christianisme» – moralisme banal et auto-illusion. L’incrédulité de Goldman en Dieu, liée à sa forte croyance en l’anarchisme et en l’amour libre, fait d’elle une cible pour l’imaginaire effrayé du courant dominant religieux de l’Amérique tant chrétienne que juive. En même temps, les courants libéraux des deux communautés lui offrent souvent leur chaire. Elle écrit au rabbin Harry J. Stern de Temple Emanuel à Montréal, qu’elle admire pour lui avoir montré qu ‘«on peut servir son dieu tout en restant fidèle à l’homme», avec l’espoir que son travail lui montrerait «qu’on peut servir l’humanité sans un dieu »(Emma Goldman au rabbin Harry J. Stern, mars 1934).
Goldman a une forte identité culturelle juive, mais est repoussée par l’orthodoxie religieuse. Dans son cercle, pas un Yom Kippour ne passe sans un pique-nique organisé ou un bal patronné par l’un des nombreux «groupes d’agitateurs», y compris ceux impliqués dans sa propre publication, « Mother Earth » (1906-1917). En ce jour sacré de jeûne et de repentance, un journal rapporte que Goldman est arrivée habillée en religieuse et a dégagé la piste de danse pour son interprétation de «la glissade anarchiste». Peut-être que ces extravagances annuelles font office d’observance athée plutôt que de rejet du Jour des Expiations – un moyen pour consolider une communauté de rebelles contre les rituels de leurs ancêtres juifs.
On peut discerner une autre forme atypique de continuité culturelle dans l’affinité d’Emma avec l’anarchisme comme une philosophie de l’organisation sociale antithétique de la politique étatique, compatible avec une conception du peuple juif répandue avant la Shoah, uni non par un Etat juif mais par un système de croyances partagées.
Le premier volume du magazine Mother Earth d’Emma Goldman (1906) contenait une critique de l’atavisme national et affirmait que «faute de pays, les Juifs ont développé, cristallisé et idéalisé leur faculté de raisonnement cosmopolite … travaillant pour le grand moment où la terre deviendra la maison de tous, sans distinction d’ascendance ou de race »(Mother Earth, mars 1906, 5). Plus tard dans sa vie, Goldman sera plus réservée sur son rejet du mouvement pour une patrie juive. En 1937, alarmée par la montée de Hitler, elle écrit à un ami: « Alors que je ne suis ni sioniste ni nationaliste, j’ai travaillé pour les droits des Juifs et contre toute tentative d’entraver leur vie et leur développement » ( Emma Goldman à S. Gleiser, 2 février 1937). Elle écrit beaucoup sur la montée du nazisme et sur la façon dont la culture juive avait contribué à la richesse de la République de Weimar. Entrevoyant les dangers qui menacent l’Europe des années 1930, elle commence à reconnaître à contrecœur que, s’il est possible de respecter les droits du peuple du pays d’accueil, la nécessité d’un refuge juif est urgente.
Taillée pour jouer un rôle si puissant dans la politique et la culture de la périphérie, Emma Goldman a été contrainte de vivre la vie d’une juive errante – «Une femme sans pays», est le titre d’un de ses essais. Son ami et avocat de longue date, Harry Weinberger, a saisi l’essence de sa vie dans son oraison funèbre: «Elle a parlé dans ce pays contre la guerre et la conscription et est allée en prison. Elle a pris la défense des prisonniers politiques et a été expulsée. Elle s’est exprimée en Russie contre le despotisme du communisme, et il n’y avait guère d’endroit où elle puisse vivre »(Harry Weinberger, Oraison funèbre, 16 mai 1940).
À travers tout cela, la communauté juive fut son réservoir de soutiens et forma la base de son premier public en Amérique et le noyau de son public et son soutien dans les années suivantes. Parfois rejetée par les hommes qui monopolisaient le circuit des conférences yiddish, c’est la voix d’Emma Goldman qui perdure et qui dépasse sa communauté d’origine.
Emma Goldman s’éteint le 14 mai 1940 à Toronto, alors que les blindés allemands foncent sur les Pays-Bas et la France.
(D’après Candace Falk, Jewish Women’s Archive)
