Ephéméride | Rose Ausländer [3 Janvier]

3 janvier 1988

Décès à Düsseldorf de Rose Ausländer, poétesse juive de langue allemande.
Un grand merci à notre amie Béatrice Courraud pour cette contribution à la mémoire d’une auteure chère à son coeur.

Elle s’appelait Rose

Ma patrie est morte
ils l’ont réduite
En cendre
Je vis
dans mon pays maternel
Le verbe

Rose Ausländer et Czernowitz.*

Elle est née Rosalie Beatrice Ruth Scherzer au début du XXe siècle le 11 mai 1901 à Czernowitz en Bucovine, dans une famille juive de langue allemande, et s’est éteinte, après de longues années de maladie, le 3 janvier 1988 au foyer « Nelly Sachs » à Düsseldorf en Allemagne.
Czernowitz faisait partie de l’Empire austro-hongrois avant d’être une capitale de la Roumanie.
Czernowitz est, en ce temps-là, un extraordinaire vivier multiethnique et multiculturel – où se côtoient les grandes figures intellectuelles du monde juif, écrivains, poètes, philosophes, peintres tels Brancusi, Aharon Appelfeld, Paul Celan, Itzik Manger, Alfred Kittner… et un peu plus loin, Tristan Tzara, Benjamin Fondane… C’est dans cet univers cosmopolite, baignant dans le foisonnement des langues, où résonnent l’allemand, le yiddish, le polonais, l’ukrainien, le roumain, que Rose Ausländer nourrit sa pensée, entre à l’université, étudie la philosophie. Ce n’est pas un hasard si elle prend le nom de Ausländer qui signifie « Étrangère » – le nom de son mari – car à partir des années 30, de la persécution et du massacre de son peuple elle devient véritablement une étrangère, une apatride, traversera l’Europe et l’Amérique en éternelle exilée, hors de sa langue, de sa terre, de ses racines, hors d’elle-même.
Rose émigre avec son mari aux Etats-Unis en 1920, divorce peu après et en 1931 retourne à Czernowitz pour s’occuper de sa mère malade. En 1939, sur les conseils de ses amis qui, conscients du danger de la montée du nazisme la dissuadent de rester là, elle repart de nouveau en Amérique, mais, par trop préoccupée par l’état de sa mère elle décide de regagner de nouveau Czernowitz. L’étau se resserre. Les nazis s’emparent de la ville en 1941, massacrent immédiatement 3000 Juifs avec l’appui des troupes roumaines et instaurent un ghetto dans lequel Rose Aüslander et sa mère resteront cachées pendant toute la durée de l’occupation nazie. Elles survivront miraculeusement.
Rose fait montre d’un extraordinaire courage, d’une volonté de vivre et d’un besoin de partage exceptionnels. Dans les caves où elle se réfugie elle participe à des lectures, lit des poèmes, les siens, et les poèmes de ses amis. C’est dans ces caves, en plein cœur de la barbarie, qu’elle fait la connaissance de Paul Celan et découvre d’autres grands poètes. « Nous les juifs condamnés à mort nous étions incroyablement demandeur d’espoir. Et tout en attendant la mort, beaucoup d’entre nous habitaient dans les mots des rêves. »

La nostalgie de sa ville natale, et des moments heureux qu’elle y a connus ne la quitteront plus jamais.

Czernowitz avant la Seconde Guerre mondiale
Paisible cité de collines
cernée de forêts de hêtres
Des saules le long du Pruth
des radeaux et des nageurs
Lilas de mai à profusion
Autour des réverbères
des hannetons
et leur danse de mort
Quatre langues
se comprennent
parfument l’air
Jusqu’aux bombes
elle respirait heureuse
ma ville.

Une langue en souffrance.
Rose Ausländer va longtemps osciller entre l’anglais, qu’elle adopte lors de ses exils successifs à New York et l’allemand, sa langue maternelle, qu’elle va devoir reconquérir, se réapproprier, lorsqu’elle se décidera à vivre et à terminer ses jours à Düsseldorf, – où elle mourra à l’âge de 87 ans – pour renouer avec ses racines, sa terre natale, à travers le poème. Ce « retour » ne se fera pas sans douleur ni déchirements.
Elle écrira 3000 poèmes dont une partie en langue anglaise.
Écrire dans la langue de l’occupant, de l’assassin a longtemps posé un problème douloureux pour un grand nombre de rescapés de l’extermination. Llana Shmueli, entre autres, poète née elle aussi à Czernowitz et installée en Israël, qui fut – à l’image de Rose Ausländer – très proche de Celan avec lequel elle entretint une longue correspondance, déclare : « Nous vivons à la fois dans notre pays d’origine (Heimat) et en exil. » et citant à l’appui Celan : « Chez moi, je n’ai jamais vraiment été chez moi »
Rose restera une nomade, une éternelle «Ausländer / Étrangère », traversant les frontières avec ses innombrables valises, avec sa maison sur le dos, à la fois ni d’ici ni d’ailleurs.

Je n’oublie pas
Ma maison paternelle
La voix de ma mère
Le premier baiser
Les montagnes de Bucovine
La fuite pendant la première guerre mondiale
L’invasion des nazis
Les tremblements de peur dans les caves
le médecin qui nous a sauvé la vie
L’Amérique douce-amère
Hölderlin Trakl Celan
Mes tourments de l’écriture
Cette contrainte de l’écrire toujours encore

La poésie de Rose Ausländer se déploie avec finesse, dans un jeu subtil de métaphores et de paraboles, dans un dépouillement qui évoquent la forme des haïkus. Ce sont des moments d’existence mis en scène par touches délicates et sensibles, comme des souffles, des soupirs à travers lesquels la vie resurgit, malgré tout, et réussit à se frayer un chemin parmi les décombres.
Sa voix tranche dans le silence de l’après Shoah. Ses mots célèbrent la vie, la nature, en s’approchant au plus près des gestes quotidiens dans leur caractère sacré. Ils célèbrent l’humain résistant à la sauvagerie du monde. Ils évoquent aussi les années lumineuses d’une jeunesse en Bucovine.
[…] Pourquoi j’écris? Peut-être parce que je suis venue au monde à Czernowitz, parce que le monde est venu à moi à Czernowitz. Ce paysage si particulier. Ces personnes si particulières. L’air était gorgé de contes et de légendes, on les absorbait en respirant. […]
L’écriture de Rose Ausländer n’est pas celle du désespoir. Elle nous entraîne plutôt vers les sommets, vers ce qui élève. Vers ce qui nous élève.
Pays maternel se clôt par des mots qui scellent la réconciliation du poète avec le monde.
Retour II
Viens ami
Ce chemin sinueux
Conduit à la liberté
Fraternité avec les fleurs
Et les grives
Nous portons le temps
Sur nos épaules
Entendons le pouls de la terre
Là en bas dans le lac
Danse une naïade
Elle est en mesure de nous métamorphoser
En une libellule bleue
Ou en je ne sais quoi
Mais la nuit tombe
Ami revenons
Parmi les hommes

*Czernowitz est devenue une ville d’Ukraine du nom de Tchernivtsi, peuplée des fantômes de plus de 50 000 juifs qui y résidèrent avant guerre et qui furent presque dans leur totalité exterminés.

Bibliographie
Éd. Héros-Limite : Pays maternel, trad. Edmond Verroul, 2015 – Eté aveugle, trad. de l’allemand par Michel Vallois, 2015 – Sans visa. Tout peut servir de motif et autres proses, trad. de l’allemand par Eva Antonnikov, 2012 – Je compte les étoiles de mes mots, trad. Edmond Verroul, bilingue, 2011 – Et aussi : Éd. Æncrages & Co : Kreisen, Cercles, trad. Dominique Venard, bilingue, 2005 – Éd. Fario : Écrire c’était vivre, survivre : Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie 1941-1944, 2012, collectif de Rose Ausländer, Klara Blum, Paul Celan, trad. François Mathieu.