13 novembre 1549. Décès de Paul Fagius, l’érudit protestant qui fut le premier à se passionner pour les textes et les langues des Juifs sans arrière-pensées de les convertir.

Paul Fagius, de son nom de naissance Paul Büchlein (traduction latine du terme allemand qui signifie petit hêtre), voit le jour en 1504 à Rheinzabern, petite ville du Palatinat, dans un Saint-Empire romain germanique traversé par les premières secousses de la Réforme.
Fils d’un artisan, il grandit dans un milieu modeste mais ouvert aux idées nouvelles. Dès l’adolescence, il montre une passion pour les langues et la lecture. Il étudie à Heidelberg, où il reçoit une solide formation humaniste, puis à Strasbourg, haut lieu du protestantisme rhénan.
C’est là qu’il devient l’élève de Martin Bucer, théologien de la tolérance et de l’unité, qui cherche à concilier les doctrines de Luther et d’Érasme. Sous cette influence, Fagius découvre l’hébreu, le grec et le latin comme instruments d’accès direct à la Bible. Pour lui, la philologie est un acte de foi : revenir au texte original, c’est libérer la Parole des déformations de la tradition. Ordonné prêtre en 1527, il quitte bientôt l’Église romaine pour rejoindre les rangs de la Réforme.
Dans les années 1530, Strasbourg attire des réfugiés de toute l’Europe : imprimeurs italiens, humanistes juifs, exilés protestants. C’est dans ce milieu cosmopolite que Fagius fonde, en 1537, une imprimerie hébraïque, convaincu que l’avenir de la Réforme passe par la connaissance du texte biblique dans sa langue première.
Il y rencontre un homme qui allait marquer sa vie et l’histoire des lettres : Élie Lévita (Elye Bokher), grammairien, lexicographe et poète yiddish originaire d’Allemagne, installé en Italie depuis la fin du XVe siècle.
Élie Lévita, né vers 1469 à Neustadt an der Aisch, près de Nuremberg, appartient à la première génération d’érudits juifs humanistes. Il vit à Padoue, puis à Venise, où il travaille comme précepteur d’hébreu auprès de familles chrétiennes cultivées. C’est un esprit libre, ironique, curieux du monde. Il écrit aussi bien en hébreu qu’en yiddish, cette langue vernaculaire du peuple juif ashkénaze, où se mêlent l’allemand médiéval, l’hébreu et des éléments romans, langue du peuple, parlée dans les maisons et les marchés, et jusque dans les prières.
Lévita est le premier auteur juif à revendiquer ouvertement cette langue comme digne d’expression littéraire. Son Bove-bukh, composé vers 1507 et inspiré du roman chevaleresque italien Buovo d’Antona, est le premier grand texte profane en yiddish, une épopée d’amour et d’aventure où l’héroïsme chrétien se métamorphose en conte populaire juif.
Il écrit aussi des chansons, des dialogues, des ouvrages pédagogiques, et plusieurs grammaires hébraïques, dont la fameuse Baḥur, où il signe de son surnom de jeunesse, « le garçon ».
Lorsque Fagius l’accueille à Strasbourg, Lévita a près de soixante-dix ans et une immense expérience. Entre le vieux maître juif et le jeune théologien chrétien naît une amitié intellectuelle d’une rare intensité.
Ensemble, ils composent et impriment une série d’ouvrages hébraïques et araméens : la Grammatica Hebraica de Fagius, le Tishbi (1541) et le Meturgeman (1542) de Lévita.
Ces dictionnaires expliquent les mots rares de la Bible et des Targums, avec traduction latine et commentaire hébreu.
Pour la première fois, deux savants appartenant à des traditions religieuses opposées signent côte à côte un même livre. Leurs ouvrages, imprimés avec des caractères hébraïques finement gravés, témoignent d’une compréhension mutuelle profonde.
Dans la préface du Tishbi, Fagius décrit Lévita comme un homme « de grande érudition et de bonne foi », et il loue son art d’expliquer « les mots des anciens par la langue du peuple ». Ce mot, « langue du peuple », désigne le yiddish, idiome familier que Lévita utilise souvent pour éclairer une racine hébraïque ou une tournure biblique.
Ainsi, dans les marges savantes de leurs livres, le yiddish fait son entrée dans l’imprimerie chrétienne : non plus comme objet de raillerie, mais comme vecteur de savoir. Par ce biais, des tournures yiddish se glissent dans la culture philologique européenne.
Fagius, loin de mépriser cette langue, comprend qu’elle est une clé de la tradition juive vivante, un intermédiaire entre la parole sacrée et le quotidien du peuple. Il ne cherche pas à convertir Lévita, mais à comprendre avec lui. Dans le tumulte religieux du XVIᵉ siècle, cette alliance représente un moment unique de dialogue judéo-chrétien, fondé non sur la polémique, mais sur la linguistique et la foi dans le texte.
De Strasbourg, Fagius se rend ensuite à Isny, en Souabe, petite ville libre d’Empire où il est nommé pasteur et professeur d’hébreu. Il y installe une nouvelle presse, publie des commentaires de la Bible et de nouveaux traités grammaticaux, tout en poursuivant sa collaboration épistolaire avec Lévita, resté à Venise.
C’est dans ces années que paraît enfin, grâce à Fagius, l’édition du Bove-bukh, le roman yiddish du maître, imprimé dans un contexte chrétien — événement presque impensable à l’époque. L’imprimerie d’Isny devient ainsi un carrefour où se croisent les langues de la Réforme et celles du peuple juif : le latin des savants, l’allemand des prédicateurs, l’hébreu des Écritures et le yiddish des conteurs.
Mais l’horizon se ferme bientôt. En 1546 éclate la guerre de Smalkalde, conflit qui oppose la Ligue de Smalkalde — alliance des princes et cités protestants du Saint-Empire, menée par l’électeur de Saxe et le landgrave de Hesse — à Charles Quint, empereur catholique décidé à rétablir l’unité religieuse.
Cette guerre, plus politique que théologique, dévaste le centre de l’Allemagne et ruine les espoirs d’un compromis. Les troupes impériales écrasent la ligue en 1547 à Mühlberg ; Bucer s’exile à Strasbourg, puis en Angleterre ; les presses réformées sont dispersées. Fagius, dont les ouvrages et les sympathies luthériennes sont désormais suspectes, doit fuir à son tour.
Il trouve refuge en Angleterre, à l’invitation de Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry et principal artisan de la Réforme anglaise. Cranmer, né en 1489, est un érudit modéré, plus diplomate que polémiste, proche du roi Henri VIII dont il a légitimé le divorce.
Sous le jeune Édouard VI, il fait de Cantorbéry un centre d’accueil pour les savants continentaux : Bucer, Fagius, Vermigli, et d’autres théologiens allemands ou italiens y trouvent asile. Cranmer, qui prépare le Book of Common Prayer, croit à la nécessité de traduire la liturgie en langue vernaculaire — un idéal très proche de celui de Fagius dans le domaine des Écritures. À Cambridge, Fagius reçoit une chaire d’hébreu, mais le climat humide, la fatigue et les privations l’épuisent. Il meurt quelques mois plus tard, le 13 novembre 1549, et est enterré dans l’église Saint-Mary-the-Great.
Son ami Martin Bucer meurt l’année suivante. Sous Marie Tudor, revenue au catholicisme, les autorités ordonnent d’exhumer et de brûler leurs corps comme ceux d’hérétiques. En 1560, sous Élisabeth Iʳᵉ, Cambridge réhabilite solennellement leur mémoire. Les cendres dispersées de Paul Fagius deviennent symbole d’une foi savante, persécutée mais indestructible.
Fagius laisse une œuvre remarquable pour une vie si courte : la Grammatica Hebraica, l’Isagoge in libros Veteris Testamenti, le Thesaurus linguae sanctae publié après sa mort, et surtout les éditions du Tishbi et du Meturgeman d’Élie Lévita.
Par son travail patient, il a transmis à l’Europe protestante une connaissance directe de l’hébreu biblique, mais aussi — par l’intermédiaire de son ami juif — une première approche de la culture yiddish, longtemps ignorée. Dans l’atelier de Strasbourg, les deux langues du peuple élu, la langue sacrée et la langue vivante, s’étaient rencontrées sous le regard d’un chrétien humaniste.
On peut dire que Paul Fagius, en publiant les œuvres d’Élie Lévita, a involontairement contribué à la naissance du yiddish imprimé et à sa reconnaissance implicite comme langue de savoir. Cette rencontre entre un théologien de la Réforme et un poète juif de la Renaissance est un épisode unique : un moment où la foi, la philologie et la typographie se confondent pour faire circuler la lumière. De Reuchlin à Buxtorf, toute la philologie hébraïque protestante héritera de cette alliance fondatrice. Et lorsque plus tard, à Amsterdam ou à Prague, la littérature yiddish prendra son essor, elle devra quelque chose à ce petit atelier de Strasbourg où, entre l’encre et les casses de plomb, un Juif et un chrétien avaient imprimé ensemble les mots de leur fraternité.