Mort Schuman naît à Brooklyn le 12 novembre 1936, dans le quartier de Borough Park, au sein d’une famille juive originaire d’Europe de l’Est. Son père est tailleur, précis, silencieux ; sa mère tient la maison avec vigilance et économie. Ils ont quitté l’Europe avant la guerre sans pouvoir sauver ceux qui y sont restés. Cet arrière-plan n’est jamais raconté : il existe dans le non-dit. L’anglais est la langue du quotidien, mais des traces de yiddish demeurent dans le ton, dans la façon d’exprimer la tendresse ou l’inquiétude.
La musique entre dans sa vie simplement. Un voisin possède un vieux piano droit, Mort s’en approche, y revient, parvient à rejouer ce qu’il entend à la radio. Ses parents comprennent que ce n’est pas un caprice et font l’effort de lui offrir des cours. Il progresse vite. Il étudie ensuite à la Julliard School et au New York Conservatory, mais sa formation principale vient de la rue : le rhythm and blues, le doo-wop, les voix nocturnes des groupes anonymes qui chantent sous les escaliers extérieurs. Il apprend que la musique peut dire beaucoup en très peu.
Au début des années 1950, il rencontre Doc Pomus (Jerome Felder). Pomus a eu la polio, marche difficilement, puis finit en fauteuil, mais il a une grande expérience des clubs et du blues. C’est un homme discret, lucide, sensible. Mort s’assied au piano chez lui, joue quelques accords.
Doc Pomus dira plus tard :
« Mort jouait trois accords et on savait si la chanson existait. Il n’avait pas besoin d’en faire plus. »
À partir de là, ils écrivent presque quotidiennement. Entre 1959 et 1963, ils composent pour Elvis Presley, Dion, les Drifters, Ben E. King, Ray Charles. Save the Last Dance for Me, Teenager in Love, This Magic Moment, Surrender. Les chansons semblent légères, mais elles sont faites d’une émotion retenue, jamais excessive, toujours juste.
Au milieu des années 1960, Mort quitte les États-Unis. Il ne s’agit pas d’une rupture, seulement d’un mouvement intérieur. Il part pour l’Europe. À Bruxelles puis à Paris, il découvre Jacques Brel. Il reconnaît immédiatement une intensité qui lui parle. Il devient l’un de ses adaptateurs en anglais, cherchant non la traduction littérale, mais la fidélité au souffle. Puis il se met lui-même à chanter en français. Le Lac Majeur (1972) lui donne sa place dans la chanson française, suivront Papa-tango-Charly, Sha Mi Na, Brooklyn by the Sea. Son ton reste le même : une mélancolie calme, une douceur qui ne demande rien.
À cette période, sa vie privée se stabilise. Après un premier mariage aux États-Unis, il forme en Europe une famille durable avec Maria-Pia. Ils ont trois filles : Barbara, Maria-Pia et Eva. Il voyage souvent, mais revient toujours.
Maria-Pia dira :
« Mort parlait peu du passé. Mais quand il jouait, on entendait qu’il venait de loin. »
Tout est là : la mémoire, chez lui, existe par la musique.
Sur scène, il ne cherchait jamais l’effet. Il chantait sans forcer.
Pierre Barouh, qui l’a vu souvent, résumait :
« Il chantait comme on parle à quelqu’un qu’on aime bien, en fin de soirée. »
Une présence sans emphase, à hauteur humaine.
À la fin des années 1980, sa santé se fragilise. Il souffre du cœur.
Mort Schuman meurt à Londres le 2 novembre 1991, dix jours avant d’avoir cinquante-cinq ans.
On l’a souvent décrit comme compositeur américain ou chanteur français. En réalité, il vivait entre ces identités. Il n’a jamais cherché à incarner un rôle. Sa musique n’impose pas l’émotion, elle la laisse venir. Elle garde cette qualité rare : elle accueille.
On peut résumer ce qu’il laisse ainsi : des chansons qui tiennent compagnie, qui parlent doucement, et qui restent présentes, sans insister.
