Moyshe Broderzon naît le 23 novembre 1890 à Moscou, dans une famille juive expulsée de la ville en 1891 lors des mesures anti-juives prises par les autorités russes. Après l’expulsion, sa mère et ses enfants se réfugient à Niasvij (Nesvizh), chez le grand-père maternel Itsikl Raskin, tandis que son père s’installe à Łódź. La famille s’y réunit au début du XXᵉ siècle.
Selon Gilles Rozier (Moyshe Broderzon : un écrivain yiddish d’avant-garde, Presses Universitaires de Vincennes, 1999), l’environnement familial de Broderzon n’est pas strictement religieux mais fortement imprégné de culture yiddish traditionnelle, ce qui structure durablement son imaginaire. Sa scolarité combine un enseignement élémentaire dans un kheyder avec une formation commerciale qui lui permet par la suite de tenir des postes de comptable et d’organisateur culturel.
À Łódź, Broderzon écrit pour la presse yiddish tout en travaillant dans le commerce. En 1914, il publie un premier recueil de poésie, Shvartse fliterlekh. Durant la Première Guerre mondiale et la période révolutionnaire, il vit à Moscou. Les analyses de Rozier soulignent que ces années sont déterminantes : Broderzon y découvre les avant-gardes russes (futurisme, cubo-futurisme, expressionnisme), ce qui bouleverse son rapport au langage et oriente définitivement son évolution artistique.
De retour à Łódź en 1918, il cofonde le groupe Yung-Yidish, qui vise à introduire dans la littérature yiddish les formes et principes de l’art moderne européen. Broderzon y joue un rôle moteur : il rédige, édite, organise et écrit une poésie brève, rythmée et très imagée, qui cherche à renouveler les formes traditionnelles sans les renier. Rozier montre que Yung-Yidish constitue le premier véritable noyau d’avant-garde yiddish structuré en Pologne.
Au cours des années 1920, Broderzon devient l’un des principaux créateurs de la scène yiddish de Łódź. En 1922, il fonde Khad-Gadye, un théâtre de marionnettes conçu comme un espace expérimental combinant textes, musique et effets visuels. En 1927, il crée le cabaret Ararat, qui devient un lieu central du kleynkunst yiddish (art de petite scène). Il y écrit des revues, dirige les spectacles et contribue à définir l’esthétique du duo comique Dzigan et Shumacher, dont il accompagne l’émergence. À la même époque, il participe à la mise en scène d’œuvres musicales, dont Dovid un Bassheve, qui s’inscrivent dans l’effort de modernisation du théâtre yiddish.
En 1939, après l’invasion allemande de la Pologne, Broderzon se réfugie en Union soviétique et s’installe à Moscou. Il travaille dans les institutions culturelles liées au théâtre yiddish soviétique, mais ses possibilités créatrices sont restreintes. Les autorités soviétiques surveillent étroitement les activités culturelles juives, et l’esthétique moderniste de Broderzon ne correspond plus au cadre idéologique imposé.
En 1950, au moment des campagnes répressives contre les intellectuels juifs, il est arrêté et condamné à dix ans de camp. Il passe plusieurs années en Sibérie. Les documents sur cette période sont limités, mais il semble qu’il continue à écrire, même sans possibilité de publication. En 1955, après la mort de Staline, il est réhabilité et autorisé à quitter l’URSS.
Broderzon revient en Pologne en juillet 1956. La vie culturelle yiddish du pays, presque entièrement détruite par la Shoah et l’émigration, ne peut plus offrir le cadre artistique qu’il avait connu dans l’entre-deux-guerres. Il meurt quelques semaines après son retour, le 17 août 1956, à Varsovie.
L’œuvre de Broderzon, qui comprend poésie, textes théâtraux, livrets, pièces satiriques et projets scénographiques, occupe une place importante dans l’histoire culturelle juive du XXᵉ siècle. Son rôle dans la formation de l’avant-garde yiddish, la création de formes théâtrales nouvelles et l’organisation de collectifs artistiques est désormais largement reconnu, notamment grâce aux recherches approfondies de Gilles Rozier, qui ont permis de reconstituer son parcours et de réévaluer la portée de son apport littéraire et théâtral.
(Le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ) possède un rare exemplaire original de « Sikhes Khulin » – Bavardages inutiles – un texte de Moyshe Broderzon adapté du conte populaire « Maase shel Yerushalmi » et illustré par El Lissitzki, publié par les éditions Khaver à Moscou en 1917. Les deux créateurs étaient unis par leur fascination pour la tradition et le folklore juifs et leur conviction de l’importance du yiddish dans la construction de l’identité juive en diaspora. La conception de la première édition limitée sous la forme inhabituelle d’un rouleau avec des lithographies peintes à la main, enfermées dans un coffret en bois, faisait clairement référence aux anciens rouleaux enluminés du Livre d’Esther. Les illustrations correspondent stylistiquement aux oeuvres d’art populaire juif.
Une édition fac-simile de l’ouvrage par Dariusz Dekiert, Irina Gadowska, Krystyna Radziszewska, avec une traduction et des textes explicatifs en anglais a été publiée en 2025 par l’éditeur Harrassowitz de Wiesbaden. Elle est disponible à la librairie du MAHJ.
Ci-dessous, une reproduction de la page de titre)
Une édition fac-simile de l’ouvrage par Dariusz Dekiert, Irina Gadowska, Krystyna Radziszewska, avec une traduction et des textes explicatifs en anglais a été publiée en 2025 par l’éditeur Harrassowitz de Wiesbaden. Elle est disponible à la librairie du MAHJ.
Ci-dessous, une reproduction de la page de titre)
