19 novembre 1900. Naissance à Mayence d’Anna Reiling, qui marquera les lettres allemandes sous le nom de plume d’Anna Seghers. Préserver la continuité quand tout se brise.

accueillir des corps qui ne sont pas encore repris. Le livre est parcouru de scènes où la vie ordinaire se mêle à la terreur silencieuse.
Dans le camp, « le silence […] était celui d’un travail inhumain » : Seghers montre que l’inhumanité se situe moins dans l’exception que dans la normalité répétée. Lorsqu’un des fugitifs traverse un quartier en tentant de se fondre parmi les passants, elle note :
« Il avançait en se mêlant aux gens, comme un homme normal. »
C’est là l’une de ses grandes intuitions : le danger réside autant dans l’apparence tranquille des rues que dans les agents de la police. La solidarité, quand elle existe, demeure minimale mais décisive :
« Ceux qui l’aidèrent ne parlèrent pas beaucoup ; ils firent seulement ce qu’il fallait. »
Une morale sans discours, à l’image de sa propre conduite.
Le succès du livre aux États-Unis ne change rien à sa manière d’être : elle continue de vivre simplement, de lire, d’écrire, de soutenir les autres exilés. Le Mexique n’est pas pour elle un apaisement, mais un lieu où l’intensité peut se convertir en travail.
Elle retourne en Allemagne en 1947, choisissant la zone soviétique. Sa décision n’est pas aveugle. Elle sait que le régime ne sera pas exempt de défaillances. Mais elle croit — et ne se dérobera jamais à cette conviction — que la reconstruction d’un pays brisé par le nazisme demande un cadre collectif et une discipline sociale que l’Est, malgré tout, semble plus en mesure d’offrir que l’Ouest.
Elle s’installe à Berlin-Est, travaille dans les institutions culturelles, soutient les écrivains plus jeunes, reste fidèle à l’idée que la littérature doit maintenir un espace où la conscience ne se défait pas, même lorsque la politique se contredit.
Les événements politiques qui secouent la RDA et le bloc socialiste — l’insurrection de 1953, la déstalinisation et la Hongrie en 1956, la construction du mur en 1961, Prague en 1968 — ne la conduisent pas à une prise de position publique. Ce silence n’est ni naïveté ni approbation. Il s’explique par une ligne personnelle tenue sans variation : séparer le projet socialiste des dérives du régime, refuser d’ajouter de la fragmentation à un pays encore fragile, estimer que son rôle d’écrivain revenu d’exil n’est pas de dénoncer mais de maintenir une cohésion culturelle, aussi imparfaite soit-elle. Ce choix peut être jugé sévèrement, mais il est cohérent avec la manière dont elle a vécu toute sa vie : préserver la continuité là où tout se brise.
La comparaison avec Walter Benjamin, qu’elle avait connu à Paris, met encore mieux en relief sa singularité. Benjamin portait en lui l’effondrement du monde comme une blessure, et l’exil le conduisit à l’épuisement. Seghers, au contraire, ne spéculait pas sur la catastrophe : elle s’y tenait, sans renoncer à la possibilité d’un ordre humain. Son judaïsme est resté pour elle une formation morale plutôt qu’une identité discursive : une sobriété, une responsabilité, un refus de faire de son destin personnel un argument.
Dans les dernières années de sa vie, elle continue d’écrire des romans et des récits d’une grande droiture. Elle ne revient pas sur ses choix, ne cherche pas à les requalifier, ne s’excuse pas, ne s’en glorifie pas. Elle meurt en 1983 à Berlin, fidèle à une ligne de conduite qui donne à son œuvre une cohérence rare. Rien chez elle ne relève du spectaculaire ; sa force vient du maintien. Elle a traversé les fractures du siècle en cherchant non à les imiter dans l’écriture, mais à leur opposer la persistance d’une voix qui ne cède ni à l’illusion ni à la dénonciation facile. Cette continuité — ferme, discrète, inentamée — reste la clé de son œuvre et de sa vie.