Fils d’Aurélie, Caroline Sollot, sans profession, et d’Abraham, Albert Brunswick, négociant selon l’acte d’état civil mais présenté par certaines sources comme cordonnier, Gaston Montéhus, né le 9 juillet 1872 à Paris, grandit dans le Xe arrondissement de la capitale, au sein d’une famille juive très nombreuse.
Longtemps, Montéhus présenta son père comme un ancien communard, mais la participation d’Abraham Brunswick au soulèvement parisien de 1871 n’est pas attestée. Par ailleurs, il ne semble pas que l’atmosphère familiale soit à l’origine des opinions et des prises de position ultérieures de ce fils aîné.
Montéhus paraît avoir eu une jeunesse normale, mais il n’aimait pas les études et ne se présenta pas au certificat d’études. Son goût pour la chanson ne le porta pas à étudier la musique et il fit toujours appel à des compositeurs pour orchestrer ses œuvres. Le chansonnier, dans des notes manuscrites, situe ses débuts en 1887 au cours d’une cérémonie en l’honneur de la Commune en présence de Louise Michel. Le fait semble néanmoins improbable.
De 1892 à 1896, Montéhus est tambour au 153e régiment de ligne à Toul (Meurthe-et-Moselle). Il y fait preuve de dispositions musicales et écrit pendant son service plusieurs chansons sur l’armée : Aux camarades du 153e, Souvenirs d’un vieux tambour, éditées en 1901.
Il quitte le régiment en pleine affaire Dreyfus et, deux ans plus tard, se présente aux élections législatives du 8 mars 1898 à Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne, Marne) sous l’étiquette « Républicain indépendant », sans toutefois être élu. Obligé de quitter la ville du fait de l’antisémitisme, il parcourt le nord de la France et la Normandie avant de s’installer de nouveau à Paris, à la fin de l’année 1900.
C’est alors que commence la carrière artistique de Montéhus. Il fait ses débuts aux « Folies Rambuteau », où il crée le personnage du « soldat humanitaire », donnant à entendre les souffrances endurées à la caserne par les jeunes conscrits.
En 1901, embauché par la direction des « Ambassadeurs », il y fait scandale en interprétant des chansons antimilitaristes auxquelles la clientèle du lieu – essentiellement bourgeoise – est peu habituée.
La presse d’extrême droite se fait l’écho de la soirée et mène une véritable campagne à l’encontre de Montéhus. Ainsi, La Libre Parole, organe antisémite de Drumont, écrit :
« Avant-hier, le public a été obligé de faire sa police lui-même et de siffler et de huer un juif du nom de Brunswick qui éructe […] sous le pseudonyme de Montéhus, des infamies à l’égard des chefs de l’armée française. »
« Avant-hier, le public a été obligé de faire sa police lui-même et de siffler et de huer un juif du nom de Brunswick qui éructe […] sous le pseudonyme de Montéhus, des infamies à l’égard des chefs de l’armée française. »
Des échauffourées éclatent lors des représentations, mais l’incident joue en faveur de la renommée de Montéhus, qui se trouve des défenseurs auprès du journal l’Aurore qui fait l’éloge du chanteur :
« Un artiste a surgi, qui se voue avec beaucoup d’ardeur à chanter la pitié, la fraternité, la haine de la guerre, les souffrances du soldat, l’horreur de la caserne. Il s’appelle Montéhus. »
Les incidents des « Ambassadeurs » ne sont pas les seuls et lorsqu’en 1912, Montéhus se produit à « l’Alcazar » de Tours, des bandes nationalistes tentent de contraindre le responsable de l’établissement à déprogrammer le chanteur, sans succès.
« Un artiste a surgi, qui se voue avec beaucoup d’ardeur à chanter la pitié, la fraternité, la haine de la guerre, les souffrances du soldat, l’horreur de la caserne. Il s’appelle Montéhus. »
Les incidents des « Ambassadeurs » ne sont pas les seuls et lorsqu’en 1912, Montéhus se produit à « l’Alcazar » de Tours, des bandes nationalistes tentent de contraindre le responsable de l’établissement à déprogrammer le chanteur, sans succès.
Cette même année 1902, Montéhus est admis à la loge maçonnique de l’Union de Belleville, du Grand-Orient de France. Il restera lié à la franc-maçonnerie le restant de sa vie, passant compagnon puis maître en 1908, avant d’intégrer, en 1931, la loge Étoile de la Vallée à Eaubonne, puis les loges Eleusis et La Semance.
Montéhus situa ultérieurement son adhésion à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) en 1905, mais le fait n’est pas avéré et le répertoire du chanteur incite davantage, en ce début de siècle, à la résignation qu’à l’action et à la révolte, comme dans la chanson T’as p’t’être raison (1901) : « Vas mon p’tit gars, vas mon p’tit gars / Il faut marcher au pas. » D’autres chansons, comme Pas déserteur (1901) se font d’ailleurs l’écho du patriotisme : « Vends ta chair, vends ta caresse / Moi la mienne est pour le drapeau. »
Toutefois, les positions de Montéhus évoluent ensuite vers une révolte croissante, et son répertoire s’en ressent. Il s’est rapproché de certains membres de la rédaction de La Guerre sociale et, dans les années qui suivent, écrit certains de ses plus grands succès.
Alors qu’en 1907, la révolte des vignerons du Midi contre le gouvernement Clemenceau faisait rage, des soldats du 17e régiment d’infanterie se sont mutinés en juin contre leur hiérarchie qui leur ordonnait de réprimer les manifestations. Montéhus se fait le chantre de cette fraternisation, immortalisant l’événement dans ce qui devient sans nul doute sa plus célèbre création : Gloire au dix-septième.
Gloire, gloire au dix-septième,
Qui n’a pas voulu marcher
Contre des gens qui travaillaient
Pour gagner leur pain.
Gloire, gloire au dix-septième,
Qui, au lieu de faire feu,
A su crier : “Vive le peuple !”
Et fraternellement.
La chanson ne célèbre pas la désertion, mais le refus de tirer sur des civils travailleurs.
Montéhus glorifie des soldats fidèles au peuple plutôt qu’à la répression.
Le succès populaire est immense, ce qui vaut à Montehus d’être placé sous surveillance policière et son inscription durable dans la mémoire militante.
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Il écrit par la suite d’autres chansons véhémentes qui feront date : On est en République (1908), La Grève des mères (1910) ou encore La Jeune Garde (1911).
Puisqu’on nous prend nos enfants
Pour en faire des soldats,
Puisqu’on nous prend nos enfants
Pour les envoyer là-bas,
Puisqu’on nous les arrache
Pour la guerre et le canon,
Eh bien nous fermerons nos ventres
À la prochaine saison.
Nous ferons la grève des mères,
Contre la guerre et ses patrons,
Plus de chair à canon,
Pour les riches et les généraux.
Nous ferons la grève des mères,
Puisqu’on tue nos garçons,
Plus d’enfants pour la misère,
Pour la gloire et les décorations.
La chanson s’inscrit dans un climat de tensions antimilitaristes et de débats sur la conscription.
Montéhus y formule une idée alors jugée explosive — le refus collectif de la maternité comme arme politique.
La chanson est poursuivie et censurée, notamment en raison de l’expression devenue célèbre : « chair à canon ».
Ce n’est pas un appel féministe au sens moderne, mais une délégitimation morale de la guerre par celles qui en fournissent la matière humaine.
Les années 1910-1914 marquent son apothéose : on le voit sur de nombreuses scènes, il participe aux manifestations et meetings organisés par la SFIO. C’est l’époque où Lénine, alors à Paris, vient l’entendre chanter à Belleville et lui propose même de chanter pour les révolutionnaires russes. « J’étais le camarade de Lénine », écrivra-t-il plus tard avec emphase.
La fréquentation du révolutionnaire russe en exil estégalement rapportée par le militant pacifiste et anarchiste Léo Campion, qui affirme comme véridique une anecdote selon laquelle Montéhus aurait donné à son ami alors désargenté sa montre pour qu’il puisse la revendre. Et le même Campion d’ajouter : « Plusieurs années après […] Montéhus reçut, de la part du président du Conseil des commissaires du peuple de l’Union des républiques socialistes soviétiques, une magnifique montre en or, en remplacement de celle qui était restée au Mont de Piété. »
Le chanteur, à cette époque, entretient une haute idée de sa mission. L’une des affiches de publicité qu’il réalise pour sa pièce La Barricade (1910) précise : « Ouvrier, tu sortiras moins résigné. » Il revendique le fait que son style et son vocabulaire correspondaient exactement à la sensibilité populaire. « J’écris comme le peuple parle, c’est pourquoi il me comprend », écrit-il. Pour faciliter son audience, il ne fait cependant pas appel jusqu’en 1914 à des airs déjà connus, mais travaille en collaboration avec les compositeurs Chantegrelet, Doubis, Jeunil, Saint-Gilles, Krier.
Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale et que les dissensions vont croissantes entre opposants et partisans de la guerre, Montéhus se rallie à l’Union sacrée. Dans La Guerre sociale du 6 août 1914, il écrit ainsi « Je suis comme vous un patriotard internationaliste » avant de reprendre à son compte l’Internationale: « Battons-nous et demain / L’Internationale sera le genre humain » (La Guerre finale). S’étant fait le défenseur des soldats blessés au front, il créa une œuvre des « marraines de guerre » en 1916, avec quelque succès. Convaincu, à l’issue du conflit, que l’entente d’Union sacrée pourrait perdurer, il écrit, dans Pour les orphelins :
« Puisqu’on a fait l’Union sacrée / Entre riches et purotains / Puisqu’ils ont au fond des tranchées / Pu vivre la main dans la main / Pourquoi donc après cette guerre / Entre nous ne pas vivre en paix ? »
Déçu, il tente de reprendre son ancien répertoire, mais il est boudé par le public. Il connait alors une longue traversée du désert, jusqu’en 1936 lorsque, enthousiasmé par le Front populaire, on le voit réapparaître sur scène avec des œuvres comme Frente popular ou Vas-y Léon (en soutien à Léon Blum) et des pièces comme La mort de Salengro.
Durant la Seconde Guerre mondiale, il connait une vie particulièrement difficile, la Sacem, du fait de ses origines, ne lui payant plus ses droits d’auteur.
À la Libération, il crée Le chant des gaullistes et plusieurs drames dont L’évadé de Büchenwald.
Montéhus n’est pas, cependant, complètement oublié de ses camarades. Il est nommé grand électeur de la SFIO et, en 1947, Paul Ramadier lui remait la Légion d’honneur. Il continue de faire quelques tournées, chante dans les fêtes du Parti socialiste et meurt le 31 décembre 1952.
Il est incinéré au Père-Lachaise.
(Source: LE MAITRON, notice MONTÉHUS Gaston [BRUNSWICK Gaston, Mardochée, dit] par Pierre Bonet, Julien Lucchini)
