20 décembre 1968. Décès à Tel-Aviv de Max Brod, le gardien de Kafka, l’écrivain de Prague, le passeur d’un monde englouti.

Photo: Max Brod et Kafka sur une plage de Venise - non datée

Max Brod naît le 27 mai 1884 à Prague, dans cette ville stratifiée où se superposent les langues, les fidélités et les inquiétudes. Juif, germanophone, pragois, il appartient à une génération pour laquelle l’assimilation n’est jamais une évidence tranquille, mais une tension permanente. On y lit Goethe et Heine, on se pense héritier de la culture allemande, tout en sentant confusément que cette culture ne garantit plus aucune sécurité. De cette instabilité originelle naît chez Brod une volonté presque combative de donner sens, de choisir, d’affirmer.

Étudiant à l’université allemande de Prague, il s’impose très tôt comme une personnalité littéraire active, sûre d’elle, passionnée, animée par la conviction que l’écriture doit agir sur le monde. Il publie jeune, beaucoup, et dans tous les genres. Contrairement à son futur ami Franz Kafka, il ne doute pas du droit d’écrire ni de la légitimité de la parole. Lorsqu’il rencontre Franz Kafka en 1902, la dissymétrie est immédiate et durable. Kafka écrit dans la crainte et la retenue ; Brod écrit dans l’élan et la confiance. Cette différence n’empêche pas l’amitié, elle en constitue au contraire la dynamique profonde. Brod reconnaît aussitôt le génie de Kafka et se donne pour tâche, presque instinctivement, de le soutenir, de le protéger et de le défendre contre lui-même.

Mais au moment même où Kafka s’enferme dans une œuvre rare et fragmentaire, Max Brod construit une œuvre abondante, volontairement visible, parfois envahissante. Ses premiers romans, comme Schloss Nornepygge ou Tycho Brahes Weg zu Gott, témoignent déjà de ce qui sera la ligne directrice de toute son écriture : refuser le nihilisme moderne. Là où la littérature de son temps tend à exposer la dislocation de l’individu, Brod cherche une issue, un horizon spirituel, une possibilité de réconciliation entre l’homme, la loi et le sens. Son style n’a ni l’ascèse ni l’énigme de Kafka ; il est discursif, explicatif, parfois démonstratif, mais toujours animé par une foi profonde dans la responsabilité morale de l’écrivain.

Dans la Prague d’avant-guerre, Brod devient une figure centrale de la vie intellectuelle. Il écrit sur la littérature contemporaine, sur la philosophie, sur la musique, convaincu que les arts forment un tout et que la modernité ne peut être comprise qu’à travers un dialogue entre disciplines. Son engagement musical est particulièrement révélateur de son tempérament. Il reconnaît très tôt la force novatrice de Leoš Janáček, qu’il défend avec passion, traduisant ses livrets, écrivant sur sa musique, contribuant décisivement à sa reconnaissance internationale. Là encore, Brod agit moins en critique distant qu’en médiateur convaincu, persuadé que certaines œuvres ont besoin d’un passeur pour accéder à leur destin.

Parallèlement, son rapport au judaïsme se transforme en profondeur. Contrairement à Kafka, qui demeure dans une fascination inquiète et douloureuse, Brod choisit l’affirmation. Il s’oriente vers un sionisme essentiellement culturel et spirituel, persuadé que le judaïsme n’est pas une survivance archaïque mais une mission éthique. Dans ses essais sur le judaïsme, il affirme que l’histoire juive ne prend sens que si elle est assumée comme responsabilité morale universelle. Cette pensée irrigue aussi ses romans, où la quête spirituelle n’est jamais dissociée d’un engagement dans le monde. Brod écrit contre la tentation moderne du désespoir, non par naïveté, mais par refus conscient de l’abdication intérieure.

La mort de Kafka, en 1924, fait basculer sa vie et son œuvre. Kafka lui a demandé de détruire tous ses manuscrits inédits. Brod désobéit. Ce geste, souvent réduit à un scandale biographique, est en réalité la conséquence logique de toute sa conception de la littérature. Pour lui, l’œuvre dépasse son auteur ; elle engage une responsabilité envers les lecteurs à venir. En éditant Le Procès, Le Château, Amerika, en ordonnant des fragments que Kafka avait laissés volontairement inachevés, Brod ne se contente pas de sauver des textes : il leur donne une existence historique. Ses préfaces, ses biographies, ses commentaires constituent une œuvre à part entière, dans laquelle il propose une lecture spirituelle de Kafka, centrée sur la loi, la faute et la transcendance. Cette interprétation sera plus tard discutée, parfois contestée, mais elle a façonné durablement la réception de Kafka au XXᵉ siècle.

L’exil de 1939 marque une rupture irréversible. Fuyant Prague à la veille de l’occupation nazie, Brod emporte avec lui les manuscrits de Kafka et s’installe à Tel Aviv. Là, il continue d’écrire en allemand, langue devenue langue d’exil, presque langue fantôme. Ses œuvres tardives sont marquées par la conscience aiguë de la catastrophe européenne et par le sentiment d’appartenir à une civilisation anéantie. Il écrit désormais comme un survivant, non pour reconstruire un monde disparu, mais pour en préserver la mémoire et la signification.

Lorsqu’il meurt en 1968, Max Brod laisse derrière lui une œuvre immense et inégale, largement éclipsée par celle de Kafka, mais profondément cohérente. Romans, essais, écrits musicaux, textes judaïques et travaux éditoriaux obéissent tous à une même exigence : refuser le silence, refuser l’effacement, affirmer que la littérature engage une responsabilité envers l’homme et envers l’histoire. S’il n’a pas été un génie comparable à Kafka, il a été ce que Kafka n’aurait jamais pu être : celui qui croit assez en la littérature pour la sauver, même contre la volonté de son propre ami.