Elle naît Zypora (Tsipore) Tannenbaum le 2 janvier 1916, à Lublin, dans une Pologne où le yiddish est une maison entière : on y vit, on y rit, on y se dispute, on y prie, on y raconte. Enfant, elle monte déjà sur scène ; elle joue très tôt, dès l’âge de dix ans, dans un monde où le théâtre yiddish est à la fois divertissement populaire et école du peuple, art et refuge.
Puis l’Histoire la saisit au col. Elle grandit, se forme, mais ne devient pas seulement actrice : elle apprend aussi un métier de soin, celui de sage-femme, comme si sa vie devait se tenir en équilibre entre deux urgences — donner des voix et donner la vie.
En 1938, elle épouse Joseph Spaisman. Un an plus tard, l’invasion nazie pulvérise l’horizon. Dans les récits qui nous sont parvenus, une image revient, brutale et fondatrice : elle voit sa sœur abattue. À partir de là, la fuite devient un mode d’existence. La famille se replie vers l’est, vers la zone sous contrôle soviétique, et le chemin se referme encore : camp de travail dans l’Oural.
C’est là que se révèle le cœur paradoxal de Spaisman : la femme de théâtre qui, dans la nuit concentrationnaire soviétique, continue de servir la vie. Elle met au monde, dit-on, plus d’un millier de bébés, et, les jours de repos, elle organise des représentations yiddish dans les baraquements — comme si la langue, même chuchotée sur une planche de fortune, pouvait rendre un peu de visage aux survivants.
Après la guerre, retour en Pologne : retour impossible. Le monde juif d’avant est en cendres ; la plupart des proches ont disparu. Elle reprend pourtant le fil du théâtre yiddish, par fidélité, par nécessité intérieure, par refus de laisser la scène aux bourreaux du siècle.
Mais l’Europe n’est plus un sol fertile : elle devient une mémoire. En 1955, les Spaisman émigrent aux États-Unis. New York n’est pas une terre promise ; c’est un port rude, une ville où tout se paie — mais où subsiste encore une survivance miraculeuse : la Folksbiene, la plus ancienne institution de théâtre yiddish encore active.
Mais l’Europe n’est plus un sol fertile : elle devient une mémoire. En 1955, les Spaisman émigrent aux États-Unis. New York n’est pas une terre promise ; c’est un port rude, une ville où tout se paie — mais où subsiste encore une survivance miraculeuse : la Folksbiene, la plus ancienne institution de théâtre yiddish encore active.
Spaisman y entre et y reste quarante-deux ans. Elle y devient non seulement actrice, mais aussi l’une des forces organisatrices : on la décrit comme une présence “indémontable”, une femme capable d’assurer la continuité quand les budgets s’effondrent, quand le public vieillit, quand la langue se retire des rues. Avec elle, la Folksbiene n’est pas un musée : c’est un combat quotidien, une répétition après l’autre, une tournée après l’autre. Elle finit par en incarner l’âme — jusqu’à devenir, selon plusieurs témoignages, la figure centrale de la maison, à la fois sur scène et dans les coulisses.
Mais les institutions, même quand elles sont des refuges, connaissent des fractures. À la fin des années 1990, la Folksbiene amorce une modernisation artistique ; Spaisman, elle, tient à une mission de préservation du théâtre yiddish comme art et comme transmission.
La divergence devient rupture : elle quitte la compagnie et fonde sa propre structure, le Yiddish Public Theater, geste à la fois douloureux et typique d’elle — recommencer plutôt que céder, rebâtir plutôt que se taire.
Sa vie new-yorkaise ne se résume pas aux soirs de première. L’été, elle travaille aussi comme infirmière à Camp Boiberik, ce camp de vacances lié au Sholem Aleichem Folk Institute, où l’on a longtemps essayé de transmettre une culture yiddish vécue, chantée, jouée. Là encore, la même logique : soigner et faire tenir, maintenir une communauté par les gestes concrets autant que par les mots.
Elle apparaît également au cinéma : notamment dans Enemies, a Love Story (adaptée de Singer), où elle joue le rôle de Sheva Haddas. Ce sont des rôles secondaires, mais ils portent sa marque : une densité de vécu, une vérité sans apprêt, le sentiment qu’une actrice yiddish, même dans un film américain, transporte avec elle un monde entier.
Au tournant des années 2000, un film-documentaire vient fixer quelque chose de sa dernière période : Yiddish Theater: A Love Story, tourné autour d’une production de Grine Felder (Green Fields) et construit comme une sorte de chandelle en huit branches — un récit sur la ténacité, la troupe, la transmission, l’obstination de parler au présent une langue que l’on voudrait au passé.
Zypora Spaisman meurt à New York, le 18 mai 2002, d’une hémorragie cérébrale (les nécrologies évoquent une fin rapide après le choc médical). Elle laisse derrière elle plus qu’une carrière : une idée presque physique du théâtre yiddish — non pas un “patrimoine”, mais une scène où l’on vient encore risquer sa voix. Et, dans la mémoire de ceux qui l’ont vue travailler, elle demeure ce mélange rarissime : la survivante et la directrice de troupe, la sage-femme et la comédienne, la femme qui a connu le camp et qui, pourtant, continuait de croire qu’une réplique en yiddish pouvait tenir tête au silence.
