Samuil (Shmuel) Efimovitch (Haïmovitch) Lubarsky naît le 30 décembre 1878 à Alexandria, dans le gouvernement de Kherson, alors partie de l’Empire russe. Issu d’une famille juive nombreuse, il appartient à cette génération pour laquelle l’émancipation passe par le savoir scientifique et le travail productif. Après des études brillantes à la section agronomique de l’Institut polytechnique de Kiev, qu’il achève en 1907, il choisit de se consacrer à l’enseignement agricole juif. Il devient professeur, puis directeur, de l’école agricole juive de Novo-Poltavka, dont il dirige également la ferme expérimentale.
Sa trajectoire est brisée par la violence des années de guerre civile. En décembre 1918, son épouse, Zinaïda Iossifovna Bogouslavskaïa, est assassinée lors d’un pogrom perpétré par des bandes armées ayant envahi l’école. Quelques mois plus tard, en mai 1919, ses parents, sa sœur et son frère sont à leur tour massacrés à Alexandria. Veuf, père de deux enfants, Lubarsky survit à l’effondrement du monde juif d’Ukraine en s’attachant plus que jamais à la reconstruction.
En 1920, il s’installe à Nikolaïev et entre au Département foncier du gouvernement. Il y introduit des méthodes agricoles modernes, en particulier la rotation des cultures, qui transforment durablement l’agriculture des steppes ukrainiennes. L’importance de ses travaux est reconnue au point qu’un de ses rapports est publié sous forme de brochure indépendante.
C’est à Nikolaïev que commence, en 1922, son engagement décisif avec le « Joint », nom usuel de l’American Jewish Joint Distribution Committee. Fondée en 1914, cette organisation humanitaire juive américaine intervient alors massivement en Europe orientale, d’abord pour soulager la famine et les conséquences des pogroms, puis pour reconstruire des bases économiques durables. Son bras agricole, l’Agro-Joint, vise à soutenir et moderniser les colonies agricoles juives d’Ukraine, de Crimée et d’autres régions soviétiques.
Lorsque Joseph A. Rosen, premier directeur de l’Agro-Joint et ancienne connaissance de Lubarsky, visite la région, il mesure immédiatement la valeur de cet agronome expérimenté. Lubarsky quitte alors son poste officiel au Commissariat du peuple à l’Agriculture pour devenir représentant autorisé du Joint en Ukraine et en Crimée. Il incarne parfaitement la philosophie de l’Agro-Joint : pas d’assistance passive, mais des prêts remboursables, une formation technique rigoureuse, et une agriculture orientée vers des cultures à haut rendement.
Nommé directeur adjoint de l’Agro-Joint en 1926, Lubarsky s’installe à Moscou. Il joue un rôle central dans la création de nouvelles colonies, encourage la plantation de vergers et de vignobles — innovation radicale dans la steppe criméenne — et forme une génération d’agronomes, dont beaucoup furent ses anciens élèves. Pour lui, la terre n’est pas seulement une solution économique : elle est un instrument de réhabilitation sociale et morale du peuple juif.
Mais cette conception entre rapidement en conflit avec l’évolution du régime soviétique. Le refus de subventions gratuites, remplacées par des prêts, l’autonomie relative des colonies et les liens avec une organisation américaine éveillent la méfiance croissante de l’OGPU, puis du NKVD. Dès 1930, Lubarsky est arrêté dans la prétendue « affaire des agronomes » et accusé de vouloir instaurer un « régime démocratique bourgeois ». Exilé à Koursk, il y étudie l’anglais, les mathématiques et la génétique, avant d’être partiellement réhabilité et autorisé à revenir à Moscou en 1931.
Malgré ce premier coup, il poursuit son travail au sein de l’Agro-Joint. En 1934, il participe à une mission d’évaluation à Birobidjan. En 1937 encore, une responsable américaine décrit Lubarsky comme l’un des deux vice-présidents de l’Agro-Joint, respecté et admiré par les colons. Mais l’organisation est désormais la dernière institution étrangère tolérée en URSS, et donc la plus suspecte.
Le 27 mars 1938, Lubarsky est arrêté une dernière fois. Accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne et des États-Unis, ainsi que de complot contre les dirigeants soviétiques, il est jugé le 1ᵉʳ septembre 1938 lors d’un procès secret de quinze minutes. Il est fusillé le jour même et enterré au cimetière de Boutovo, à Moscou. Sa réhabilitation officielle n’interviendra qu’en 1959.
À travers Lubarsky se lit toute l’histoire tragique de l’Agro-Joint en URSS : une tentative unique de reconstruction juive par le travail agricole, d’abord encouragée, puis écrasée par la logique paranoïaque du pouvoir stalinien. Son existence, écrira plus tard un de ses compagnons, fut « entièrement sacrifiée par amour du peuple juif ».
30 décembre 1878. Naissance de Samuil Lubarsky, agronome, organisateur. Convaincu de la nécessité d’inclure la population des shtetls dans l’économie productive agricole, il fut victime de la paranoïa totalitaire stalinienne.
