Ben-Zion Witler naît le 25 avril 1907 à Belz, dans un monde encore intact, celui de la Galicie juive d’avant les ruptures du XXᵉ siècle — un monde qu’il portera toute sa vie dans sa voix.
„Ikh bin geboyrn in a velt vos hot gezungen.”
Je suis né dans un monde qui chantait.
Il grandit dans une famille juive strictement hassidique, où la musique religieuse, les nigunim et la parole yiddish structurent la vie quotidienne. Cette enfance marque durablement son art : même lorsqu’il deviendra chanteur populaire et acteur comique, sa voix conservera une gravité intérieure héritée de ce monde spirituel.
„A yid hot a lid in hartsn, afile ven er shvaygt.”
Un Juif porte une chanson dans son cœur, même lorsqu’il se tait.
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Vers 1913, la famille s’installe à Vienne. Le jeune Witler découvre une métropole moderne, germanophone, mais dotée d’une intense vie culturelle juive.
À 12 ans (vers 1919), il entre sous pseudonyme à la Freie Jüdische Volksbühne, dissimulant cette activité à sa famille religieuse. Cette clandestinité scénique est fondatrice : le théâtre devient pour lui un espace de liberté.
„Der teater iz geven mayn ershte frayhayt.”
Le théâtre fut ma première liberté.
Dans le début des années 1920, il travaille brièvement comme journaliste pour le Wiener Morgenzeitung, hebdomadaire sioniste en allemand. Mais l’écriture ne remplace pas la scène.
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Entre 1933 et 1938, Witler séjourne principalement en Pologne, alors cœur battant du monde yiddish. Il devient l’un des favoris du public, capable d’alterner comédie populaire et drame psychologique.
Il interprète notamment :
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A Khasene in Shtetl de William Siegel
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S’iz shver tsu zayn a yid (d’après Sholem Aleichem)
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Der Dibek (Le Dybbouk) de S. An-sky
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Got, mentsh un tayvl de Jacob Gordin
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Yankl der shmid de David Pinski
Il n’incarne pas des rôles : il représente un monde.
„Der oylem hot gelakht, ober men hot gehert di trern.”
Le public riait, mais on entendait les larmes.
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Face aux menaces croissantes en Europe, Witler émigre aux États-Unis en 1940.
Il se produit dans les grands théâtres yiddish américains :
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Hopkinson Theater (New York) – Fargesene froyen
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Douglas Theater (Chicago) – A goldener kholem
Ces années sont marquées par la catastrophe européenne : son jeu devient plus intériorisé, sa voix plus grave, sans jamais sombrer dans le pathos.
„Mir zenen geblibn nor mit di verter.”
Il ne nous est resté que les mots.
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En 1946, Witler se rend à Buenos Aires, où il joue au Teatro Mitre, notamment dans Home Sweet Home de Kalmanovitsh.
Il y rencontre Shifra Lerer, actrice yiddish née en Argentine, qui devient sa partenaire artistique puis son épouse.
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Entre 1947 et 1955, Witler et Shifra Lerer entreprennent de vastes tournées internationales :
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États-Unis et Canada
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Argentine, Uruguay
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Israël
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Afrique du Sud
Ils apportent le théâtre et la chanson yiddish aux communautés de survivants et d’exilés.
„Zing ikh far di lebndike un far di, vos zenen nisht tsurikgekumen.”
Je chante donc pour les vivants et pour ceux qui ne sont pas revenus.
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Parallèlement à la scène, Witler enregistre des centaines de chansons yiddish. Parmi les plus célèbres :
Belz, Oyfn veg shteyt a boym, Rozhinkes mit mandlen, Varshe, Leb un lakh, Akhtsik er, zibetsik zi.
Dans Belz, il transforme la nostalgie en chant collectif :
„Belz, mayn shtetele Belz
Belz, ma petite ville Belz…
Sa voix devient un lieu de mémoire mobile, transmissible par le disque.
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Ben-Zion Witler meurt en le 29 décembre 1961 aux États-Unis.
Il laisse derrière lui plus de trente-cinq ans de carrière, traversant l’Europe d’avant la Shoah, l’exil et la reconstruction culturelle du monde yiddish.
„Az men zingt af yidish, lebt di shprakh.”
Tant qu’on chante en yiddish, la langue vit.
