Morris Rosenfeld est l’un des rares poètes dont la vie privée ne peut être dissociée de l’œuvre, non parce qu’elle serait spectaculaire, mais parce qu’elle est radicalement ordinaire. Mari, père, ouvrier, homme fatigué, croyant sans repos : il n’a rien d’un héros romantique. Et pourtant, sa poésie est devenue l’un des grands monuments moraux du monde yiddish moderne.
Il n’a pas écrit ses mémoires. Il ne s’est pas raconté. Il a enduré — et cette endurance est devenue poème.
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Rosenfeld naît en 1862 à Boksha, dans la région de Suwałki (Pologne), alors sous domination russe. Il grandit dans une pauvreté juive sans exception ni romanesque : une vie étroite, disciplinée, vulnérable. Il fréquente le kheder, apprend les prières, la Bible, les rythmes hébraïques qui marqueront sa langue. Très tôt pourtant, l’étude cède la place au travail : il devient tailleur.
Ce fait n’est pas anecdotique. Rosenfeld n’écrira jamais sur le travail : il écrira depuis le travail.
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Il se marie jeune et fonde une famille. Les sources restent muettes sur le prénom de son épouse et sur les détails domestiques — non par mystère, mais parce que cette vie-là ne laisse guère de traces écrites. Rosenfeld est un homme qui rentre tard, un père présent par inquiétude plus que par loisir.
Dans ses poèmes, l’intime apparaît sans emphase :
איך קום אַהיים שפּעט,
מײַן קינד שלאָפֿט שוין.
איך קוש די לופֿט,
וווּ זײַן אָטעם איז נאָך וואַרעם.
Ikh kum aheym shpet,
mayn kind shloft shoyn.
Ikh kush di luft,
vu zayn otem iz nokh varem.
Je rentre tard,
mon enfant dort déjà.
J’embrasse l’air
où son souffle est encore tiède.
La famille n’est jamais un refuge idéal : elle est ce pour quoi il faut tenir.
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En 1886, Rosenfeld émigre à New York. L’Amérique n’est pas une délivrance, mais une continuité aggravée. Dans le Lower East Side, il retrouve la machine, la cadence, la fatigue — simplement transposées dans une autre langue, un autre décor.
Il travaille dans les sweatshops de la confection. La nuit seulement, il écrit. La poésie est ce qui reste quand tout a été donné au travail.
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Dans מײַן רוּ־פּלאַץ (Mayn ru-plats), Rosenfeld dit la dissolution progressive de l’homme dans l’outil :
מײַן רוּ־פּלאַץ איז בײַ דער מאַשין,
דאָרט שלאָף איך אײַן, דאָרט וועק איך מיך.
זי זינגט מײַן ליד, זי ווייסט מײַן נאָמען,
און איך — איך ווייס ניט מער מײַן זיך.
Mayn ru-plats iz bay der mashin,
dort shlof ikh ayn, dort vek ikh mikh
zi zingt mayn lid, zi veyst mayn nomen,
un ikh — ikh veys nit mer mayn zikh
Ma place de repos est à la machine,
c’est là que je m’endors, c’est là que je me réveille.
Elle chante ma chanson, elle connaît mon nom,
et moi — moi, je ne me connais plus.
La machine a une mémoire. L’homme s’efface. C’est là le cœur intime de sa poésie.
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Rosenfeld devient l’un des poètes les plus lus du monde yiddish. Ses poèmes paraissent dans la grande presse, sont récités dans les ateliers, chantés lors des réunions syndicales. Sa voix est partout.
Sa sécurité matérielle, elle, n’est nulle part.
איך האָב געאַרבעט פֿון פֿרי ביז נאַכט,
מײַן בלוט איז אין די שטאָפֿן אַרײַן.
ווער האָט מיך געקויפֿט? ווער האָט מיך פֿאַרקויפֿט?
און ווער האָט געטרונקען מײַן ווײַן?
Ikh hob gearbet fun fri biz nakht,
mayn blut iz in di shtof arayn.
Ver hot mikh gekoyft? Ver hot mikh farkoyft?
Ver hot mikh gekoyft? Ver hot mikh farkoyft?
Un ver hot gtrunken mayn vayn?
J’ai travaillé de l’aube à la nuit,
mon sang est entré dans les étoffes.
Qui m’a acheté ? Qui m’a vendu ?
Et qui a bu mon vin ?
Ce ne sont pas des slogans, mais des questions sans réponse.
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Rosenfeld ne rompt jamais avec Dieu. Mais Dieu ne répond pas.
גאָט, איך האָב דיר געזוכט אין תּפֿילה,
און אין טרערן, און אין בלוט.
איך האָב דיך ניט געפֿונען —
נאָר מײַן מידקייט איז געבליבן.
Got, ikh hob dir gezukht in tfile,
un in trern, un in blut.
Ikh hob dikh nit gefunen —
Ikh hob dikh nit gefunen —
nor mayn midkeyt iz geblibn.
Dieu, je t’ai cherché dans la prière,
dans les larmes et dans le sang.
Je ne t’ai pas trouvé —
seule ma fatigue est restée.
Sa foi est une fidélité sans consolation.
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Miné par des décennies de travail, de pauvreté et de manque de repos, Morris Rosenfeld meurt à New York le 4 juin 1923, à l’âge de soixante et un ans. Il ne laisse ni fortune ni position officielle.
Mais le jour de son enterrement, une foule immense d’ouvriers anonymes accompagne le cercueil. Ceux-là mêmes pour qui il avait écrit, ceux dont il avait porté la fatigue jusqu’au poème.
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La vie privée de Morris Rosenfeld — mariage inquiet, paternité empêchée, corps usé, foi silencieuse — n’a jamais cherché à devenir exemplaire. Elle est devenue partageable par la poésie.
Il demeure le poète de ceux qui n’ont pas le temps de se raconter, mais qui, grâce à lui, ont été entendus.
