8 janvier 1919. Décès de Peter Altenberg, écrivain, poète, acteur-clé du mouvement moderniste viennois.

Peter Altenberg n’est pas seulement un écrivain du fragment : il est un homme sans protection, dont l’existence entière fut offerte au regard public. Cette porosité entre la vie et l’écriture, qui fait la singularité de son œuvre, fut aussi sa plus grande vulnérabilité.
Un bourgeois en rupture
Richard Engländer le 9 mars 1859 dans une famille juive bourgeoise de Vienne, Altenberg reçoit l’éducation attendue de son milieu. Mais très tôt, il éprouve une incapacité profonde à s’inscrire dans une vie normée. Il entame successivement des études de droit, de médecine puis d’architecture, sans jamais les achever.
Cette impossibilité n’est ni caprice ni pose. Il la formule avec une lucidité désarmante :
„Ich bin zu schwach für das organisierte Leben.“
« Je suis trop faible pour la vie organisée. »
Il se choisit alors un autre nom — Peter Altenberg — comme on se libère d’un destin assigné.
Le Café Central comme patrie
Sans domicile fixe, Altenberg fait du Café Central son véritable foyer. Il y vit, observe, écrit sur des cartes postales, des feuillets épars, des bouts de papier. Le café devient à la fois abri, poste d’observation et laboratoire littéraire.
„Ich habe kein Zuhause – ich habe ein Kaffeehaus.“
« Je n’ai pas de foyer — j’ai un café. »
Une esthétique de l’infime
Avec Wie ich es sehe (1896), Altenberg impose une forme neuve : fragments, aphorismes, scènes minuscules. Il refuse le roman, l’intrigue, la construction. La vie, pour lui, ne se donne que par éclats :
„Das Leben besteht nicht aus großen Ereignissen, sondern aus kleinen, die man nicht beachtet.“
« La vie ne se compose pas de grands événements, mais de petites choses que l’on ne remarque pas. »
Cette poétique de l’infime fait de lui l’un des pionniers de la modernité littéraire.
Le regard, l’amour, la limite
Altenberg observe intensément les êtres fragiles — femmes, enfants, solitaires. Ce regard, souvent mal compris, il en donne lui-même la clé morale :
„Wirklich sehen heißt lieben, ohne besitzen zu wollen.“
« Voir vraiment, c’est aimer sans vouloir posséder. »
Mais cette posture contemplative, sans cadre narratif ni distance protectrice, expose dangereusement l’écrivain — et c’est là que naît le scandale.
Le scandale berlinois (1911)
En 1911, lors d’un séjour à Berlin, Altenberg se retrouve au cœur d’une violente polémique morale. Certains de ses textes et cartes postales, évoquant des jeunes filles parfois très jeunes, dans un langage de tendresse exaltée et d’idéalisation de l’innocence, sont dénoncés comme indécents.
Il est accusé de « corruption morale de la jeunesse », immoralité, atteinte aux bonnes mœurs.
Il n’y eut cependant ni procès criminel, ni preuve d’abus, ni accusation d’actes sexuels.
Le scandale est littéraire et moral, non pénal.
Plusieurs facteurs expliquent la violence de l’affaire :
– l’absence de fiction protectrice dans son écriture fragmentaire ; – son obsession déclarée de l’enfance comme état de vérité
 » Das Kind ist der noch unverdorbene Mensch.“
« L’enfant est l’être humain encore intact. »
– le climat particulièrement rigide de l’Allemagne wilhelmienne ;
– sa figure publique de marginal, sans défense sociale.
L’affaire est amplifiée par la presse. Altenberg devient une cible idéale.
Effondrement et internement
Le choc est dévastateur. Humilié, isolé, Altenberg s’effondre psychiquement. Il est interné quelque temps dans un établissement psychiatrique, non à la suite d’une condamnation judiciaire, mais sous la pression conjointe du scandale et du discours médical de l’époque.
Il n’en sortira jamais véritablement indemne. Sa santé décline, son écriture se raréfie encore, comme si la parole elle-même s’était rétractée.
Solitude et incompréhension
Figure connue dans les cafés viennois, Altenberg reste profondément seul. Sa marginalité n’est ni revendiquée ni héroïsée. Il la résume dans une formule terrible :
„Alleinsein ist nichts; nicht verstanden werden, das ist die Hölle.“
« Être seul n’est rien ; ne pas être compris, voilà l’enfer. »
Contre les systèmes
Face aux grandes constructions intellectuelles de son temps, Altenberg oppose une sagesse de la perception immédiate :
„Die Gescheiten machen Systeme. Die Weisen schauen eine Blume an.“
« Les gens intelligents font des systèmes. Les sages regardent une fleur. »
Fin et héritage
Il meurt le 8 janvier 1919, dans une Autriche ruinée, presque en même temps que disparaît le monde qui l’avait vu naître. Son œuvre est mince en volume, immense en influence.
Il n’a jamais voulu expliquer le monde :
„Der Schriftsteller soll das Leben nicht erklären, sondern erträglicher machen.“
« L’écrivain ne doit pas expliquer la vie, mais la rendre plus supportable. »
Peter Altenberg demeure une figure tragique et fragile de la modernité : ni saint, ni criminel, mais un écrivain sans armure, dont l’exigence de vérité — sans distance, sans masque — l’a exposé jusqu’à la blessure.
Il n’a pas bâti de monument. Il a laissé des éclats.