Jakob Rosenfeld naît le 11 janvier 1903 à Lemberg, alors ville de l’Empire austro-hongrois. Issu d’une famille juive assimilée, il suit des études de médecine à Vienne et mène, jusqu’à la fin des années 1930, une existence discrète et stable de médecin viennois. Formé à l’université, inséré professionnellement, sans engagement politique connu, rien ne le destine à l’exil ni à une carrière révolutionnaire. Cette normalité bourgeoise, brisée en 1938, donne toute sa portée à l’exception de son destin.
Avec l’Anschluss (mars 1938), Rosenfeld est arrêté par la Gestapo et interné à Dachau. Sa libération, quelques mois plus tard, s’inscrit dans une politique nazie spécifique de 1938-1939 : Dachau n’est pas encore un centre d’extermination, mais un instrument de terreur et d’expulsion. Après l’Anschluss, des milliers de Juifs autrichiens y sont humiliés puis relâchés à condition de quitter immédiatement le Reich, après spoliation. Médecin, jeune, et capable de prouver une destination — Shanghai, l’un des rares ports ouverts — Rosenfeld correspond à ce profil de détenu « libérable ». Il ne s’agit ni d’une clémence ni d’une anomalie, mais d’un rouage ordinaire de l’antisémitisme d’État avant la guerre.
En 1939, il rejoint Shanghai, où il reprend une activité médicale au sein de la communauté des réfugiés juifs et de la population locale. Ce point est solidement attesté : Rosenfeld y ouvre un cabinet médical et s’insère rapidement dans les réseaux d’entraide. Mais il ne se satisfait pas d’une survie à distance du conflit. La Chine est alors en guerre totale contre le Japon, et il choisit de s’engager directement.
Vers 1939-1940, il rejoint les forces communistes chinoises, servant successivement au sein de la Nouvelle Quatrième Armée, de la Huitième Armée de route, puis de ce qui deviendra l’Armée populaire de libération. Il adopte un nom chinois : Luo Shengte (罗生特).
Rosenfeld devient l’un des principaux organisateurs des services médicaux militaires dans les zones contrôlées par les communistes. Il met en place des hôpitaux de campagne, forme médecins, infirmiers et auxiliaires sanitaires chinois, adapte la médecine moderne aux contraintes de la guérilla et des pénuries extrêmes. Son rôle est désormais bien documenté : il ne s’agit pas d’un simple médecin attaché à une unité, mais d’un cadre sanitaire de haut niveau, chargé de structurer durablement l’appareil médical des zones libérées.
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Ses relations avec les dirigeants communistes sont marquées par un respect réel mais pragmatique. Rosenfeld n’est pas un idéologue ni un propagandiste ; il n’adhère pas formellement au Parti communiste chinois. Son autorité repose sur la compétence, la discipline et une éthique médicale inflexible. Les responsables militaires chinois reconnaissent en lui un expert indispensable, venu d’Europe, capable de transmettre un savoir vital.
C’est dans ce contexte qu’il est promu à un rang équivalent à celui de général — fait exceptionnel pour un étranger, et plus encore pour un Juif européen, au sein d’une armée révolutionnaire asiatique. Le surnom de « Général Luo » n’est pas un titre honorifique tardif, mais un statut reconnu de son vivant, attesté dans les sources chinoises.
Après 1949, lors de la fondation de la République populaire de Chine, Rosenfeld est nommé vice-ministre de la Santé. Cette nomination atteste la confiance institutionnelle dont il jouit encore à ce moment-là. Toutefois, le durcissement idéologique rapide du nouveau régime le place dans une position inconfortable : étranger, intellectuel, non membre du Parti, porteur d’une identité juive et européenne, il devient progressivement marginalisé. Les relations restent respectueuses, mais la méfiance politique s’installe.
Épuisé physiquement et moralement, Rosenfeld quitte la Chine vers 1951 et s’installe en Israël. Il y meurt le 6 janvier 1952, cinq jours avant son quarante-neuvième anniversaire.
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En Occident et en Israël, sa disparition passe presque inaperçue. En Chine, en revanche, sa mémoire est officiellement entretenue. Les autorités chinoises le commémorent comme un ami étranger de la révolution, un médecin qui a mis son savoir au service du peuple chinois dans les années les plus critiques. Des plaques commémoratives, des expositions et des notices militaires rappellent encore le rôle du Général Luo, figure singulière de l’internationalisme médical.
Ainsi se dessine un destin sans équivalent : celui d’un médecin juif viennois, brisé par l’Europe nazie, devenu en Chine un acteur reconnu de l’État révolutionnaire, puis honoré après sa mort par un pays qui ne fut jamais le sien — mais auquel il consacra l’essentiel de sa vie active.
