Aborder Montesquieu et les Juifs impose une précaution initiale. À première lecture, certains passages de son œuvre peuvent donner le sentiment d’une hostilité franche, ou du moins d’une reprise sans distance des préjugés de son temps. Dans Les Lettres persanes, œuvre satirique publiée en 1721, le Juif apparaît parfois sous les traits conventionnels que lui prête l’Europe chrétienne : associé à l’argent, à l’usure, à la mobilité contrainte. Montesquieu écrit ainsi, dans un passage souvent cité :
« Les Juifs, enrichis par l’usure, se rient en secret de ceux qui les méprisent et qui ont besoin d’eux. »
Ailleurs, il évoque ce peuple perpétuellement déplacé :
« On les chasse d’un pays, ils se réfugient dans un autre, portant partout avec eux leur industrie et leur argent. »
Pris isolément, ces extraits peuvent choquer, et ils expliquent pourquoi Montesquieu a parfois été rangé, hâtivement, parmi les auteurs hostiles aux Juifs. Pourtant, ces phrases relèvent d’un dispositif satirique : Montesquieu y décrit la société européenne telle qu’elle fonctionne et se représente elle-même, en utilisant les clichés disponibles, sans encore les soumettre à l’analyse juridique. Le véritable basculement se produit ailleurs, lorsque la satire cède la place à la théorie des lois.
Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu ne décrit plus : il juge les systèmes politiques. Et c’est là que s’opère un retournement décisif. Abordant la situation des Juifs, il écrit :
« On a souvent reproché aux Juifs leur usure ; mais c’est une suite nécessaire de la situation où on les a mis. »
La phrase pourrait encore sembler prudente, mais elle est immédiatement suivie d’un principe général qui change tout :
« Quand on interdit aux hommes la plupart des moyens de vivre, on ne doit pas s’étonner qu’ils en prennent de mauvais. »
Ici, l’accusation morale est renversée. Les comportements reprochés aux Juifs ne sont plus interprétés comme des traits intrinsèques, mais comme les effets mécaniques de lois d’exclusion. Ce ne sont plus les Juifs qui sont jugés ; ce sont les États chrétiens qui sont mis en accusation. Ce raisonnement, essentiel, deviendra l’un des piliers de l’argumentaire révolutionnaire.
Un second principe, encore plus fondamental, traverse De l’esprit des lois et prépare directement l’émancipation. Montesquieu affirme :
« Les lois n’ont point à régler les opinions ; elles doivent seulement s’attacher aux actions extérieures. »
Cette phrase, d’apparence abstraite, a une portée explosive. Elle signifie que la foi est hors du champ juridique. Appliquée aux Juifs, elle retire toute légitimité à leur exclusion religieuse : la loi ne peut connaître ni le judaïsme, ni le christianisme, mais seulement des comportements civils. C’est ce principe que l’Assemblée constituante traduira, presque mot pour mot, lorsqu’elle décidera que les Juifs seront citoyens comme individus, et non reconnus comme corps religieux autonome.
Montesquieu procède au même renversement à propos du commerce, autre stigmate attaché aux Juifs. Là où la tradition chrétienne voyait une activité suspecte, il écrit au contraire :
« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. »
et encore :
« Le commerce guérit des préjugés destructeurs. »
Dans une Europe où les Juifs ont été historiquement confinés aux activités commerciales, cette thèse opère un déplacement décisif : ce qui servait de justification à l’exclusion devient un facteur de civilisation et de douceur sociale. Le commerce n’est plus la preuve d’une altérité morale, mais un instrument d’intégration.
Enfin, Montesquieu pose un principe qui ferme définitivement la porte à l’antijudaïsme d’État :
« Il est dangereux de dire que la loi de Dieu est au-dessus de celle des hommes. »
Par cette formule, il subordonne toute religion à la loi civile et retire aux traditions théologiques toute prétention à fonder l’ordre juridique. Dès lors, aucune exclusion fondée sur la Bible, l’Évangile ou le Coran n’est compatible avec un État de droit.
Ainsi se dessine la cohérence profonde de Montesquieu. Oui, certains passages peuvent sembler hostiles à première lecture. Mais lorsqu’on suit le fil de sa pensée juridique, on voit se mettre en place une architecture intellectuelle qui rend la persécution injustifiable en droit.
« Les Juifs, enrichis par l’usure, se rient en secret de ceux qui les méprisent et qui ont besoin d’eux. »
Ailleurs, il évoque ce peuple perpétuellement déplacé :
« On les chasse d’un pays, ils se réfugient dans un autre, portant partout avec eux leur industrie et leur argent. »
Pris isolément, ces extraits peuvent choquer, et ils expliquent pourquoi Montesquieu a parfois été rangé, hâtivement, parmi les auteurs hostiles aux Juifs. Pourtant, ces phrases relèvent d’un dispositif satirique : Montesquieu y décrit la société européenne telle qu’elle fonctionne et se représente elle-même, en utilisant les clichés disponibles, sans encore les soumettre à l’analyse juridique. Le véritable basculement se produit ailleurs, lorsque la satire cède la place à la théorie des lois.
Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu ne décrit plus : il juge les systèmes politiques. Et c’est là que s’opère un retournement décisif. Abordant la situation des Juifs, il écrit :
« On a souvent reproché aux Juifs leur usure ; mais c’est une suite nécessaire de la situation où on les a mis. »
La phrase pourrait encore sembler prudente, mais elle est immédiatement suivie d’un principe général qui change tout :
« Quand on interdit aux hommes la plupart des moyens de vivre, on ne doit pas s’étonner qu’ils en prennent de mauvais. »
Ici, l’accusation morale est renversée. Les comportements reprochés aux Juifs ne sont plus interprétés comme des traits intrinsèques, mais comme les effets mécaniques de lois d’exclusion. Ce ne sont plus les Juifs qui sont jugés ; ce sont les États chrétiens qui sont mis en accusation. Ce raisonnement, essentiel, deviendra l’un des piliers de l’argumentaire révolutionnaire.
Un second principe, encore plus fondamental, traverse De l’esprit des lois et prépare directement l’émancipation. Montesquieu affirme :
« Les lois n’ont point à régler les opinions ; elles doivent seulement s’attacher aux actions extérieures. »
Cette phrase, d’apparence abstraite, a une portée explosive. Elle signifie que la foi est hors du champ juridique. Appliquée aux Juifs, elle retire toute légitimité à leur exclusion religieuse : la loi ne peut connaître ni le judaïsme, ni le christianisme, mais seulement des comportements civils. C’est ce principe que l’Assemblée constituante traduira, presque mot pour mot, lorsqu’elle décidera que les Juifs seront citoyens comme individus, et non reconnus comme corps religieux autonome.
Montesquieu procède au même renversement à propos du commerce, autre stigmate attaché aux Juifs. Là où la tradition chrétienne voyait une activité suspecte, il écrit au contraire :
« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. »
et encore :
« Le commerce guérit des préjugés destructeurs. »
Dans une Europe où les Juifs ont été historiquement confinés aux activités commerciales, cette thèse opère un déplacement décisif : ce qui servait de justification à l’exclusion devient un facteur de civilisation et de douceur sociale. Le commerce n’est plus la preuve d’une altérité morale, mais un instrument d’intégration.
Enfin, Montesquieu pose un principe qui ferme définitivement la porte à l’antijudaïsme d’État :
« Il est dangereux de dire que la loi de Dieu est au-dessus de celle des hommes. »
Par cette formule, il subordonne toute religion à la loi civile et retire aux traditions théologiques toute prétention à fonder l’ordre juridique. Dès lors, aucune exclusion fondée sur la Bible, l’Évangile ou le Coran n’est compatible avec un État de droit.
Ainsi se dessine la cohérence profonde de Montesquieu. Oui, certains passages peuvent sembler hostiles à première lecture. Mais lorsqu’on suit le fil de sa pensée juridique, on voit se mettre en place une architecture intellectuelle qui rend la persécution injustifiable en droit.
Montesquieu n’a pas défendu les Juifs comme cause particulière ; il a fait mieux : il a détruit, phrase après phrase, les principes mêmes qui permettaient de les exclure.
C’est pourquoi, lorsque les révolutionnaires affirmeront que « l’on reproche aux Juifs des vices que nos lois leur ont imposés », ils ne feront que mettre en œuvre, sans le citer, une idée déjà formulée par lui. Montesquieu est ainsi l’un des penseurs invisibles de l’émancipation : non parce qu’il l’a réclamée, mais parce qu’il l’a rendue pensable.
