23 janvier 1918. Naissance à New-York de Gertrude B. Elion qui obtint le Prix Nobel sans avoir pu soutenir un doctorat.

Photo: Gertrude Elion et George Hitchings dans leur laboratoire chez Burroughs-Welcome
Le 23 janvier 1918 est la date de naissance de Gertrude Belle Elion, la biochimiste et pharmacologue américaine qui a contribué au développement de certains des médicaments les plus importants du XXe siècle et qui a remporté un prix Nobel pour ses travaux, bien qu’elle n’ait jamais terminé son doctorat.
L’histoire de Gertrude Elion illustre parfaitement les difficultés rencontrées par les femmes qui souhaitaient travailler dans le domaine scientifique durant la première moitié du XXe siècle. Sans une ténacité hors du commun et une chance exceptionnelle, il est peu probable qu’elle aurait accompli tout ce qu’elle a réalisé.

Elle naquit à New York de parents immigrés : Robert Elion, dentiste d’origine lituanienne, et Bertha Cohen, née Russe et femme au foyer.
À 15 ans, Elion vit son grand-père succomber à un cancer de l’estomac dans d’atroces souffrances ; elle décida alors de consacrer sa vie à la recherche d’un remède contre le cancer. Encouragée par ses parents, elle étudia la chimie au Hunter College de New York, où elle obtint son diplôme avec les félicitations du jury en 1937.
Sur le papier, tout est en ordre. Dans la réalité, rien ne commence. Les programmes de doctorat — passage obligé vers la recherche — lui sont fermés. Les raisons ne sont jamais formulées brutalement, mais elles sont parfaitement claires : peu de bourses pour les femmes, une préférence assumée pour les hommes, et l’idée largement répandue qu’une femme, tôt ou tard, quittera le laboratoire pour le foyer. Investir en elle serait une perte.
Elion se retrouve ainsi exclue du cœur même de la science, non par insuffisance, mais par anticipation de sa « défection » future. Elle n’a pas l’argent pour payer un doctorat à temps plein ; elle n’a pas non plus le profil social qui rassure les institutions. Commence alors une longue période d’emplois subalternes : enseignante dans des écoles secondaires, assistante de laboratoire, technicienne. Elle effectue parfois le même travail que ses collègues masculins, mais sous un autre titre, pour un autre salaire, sans autonomie scientifique ni reconnaissance intellectuelle.
Lorsqu’elle tente d’entrer dans l’industrie pharmaceutique, les obstacles prennent une forme presque absurde. On lui explique, dans au moins un laboratoire, qu’il serait impossible de l’embaucher faute… de toilettes pour femmes. Ce prétexte matériel, fréquent à l’époque, sert à maintenir intact un monde conçu par et pour les hommes. La science, pourtant vouée à l’universel, demeure un territoire genré jusque dans son architecture.
Elion ne proteste pas. Elle s’adapte. Elle étudie la nuit, seule. Elle accumule les savoirs sans statut. Cette patience forcée — cette capacité à travailler sans promesse — doit beaucoup à son héritage juif : une familiarité ancienne avec l’attente, avec le travail invisible, avec l’idée que l’essentiel ne se joue pas toujours au centre.

Des années plus tard, elle raconta à l’Académie des Accomplissements comment, lors des entretiens d’embauche, on lui disait sans ambages : « Nous pensons que vous perturberiez le laboratoire. » Bon, j’imagine que j’étais plutôt mignonne à 19 ans, mais… j’aurais été tellement occupée à travailler que… vous voyez.
Testeuse d’acidité des cornichons
Elle suivit un temps une formation de secrétaire, avant de travailler pour la chaîne de supermarchés A&P comme analyste alimentaire, chargée de vérifier l’acidité des cornichons et la couleur de la mayonnaise. En 1941, elle obtint une maîtrise à l’Université de New York et, finalement, en 1944, après l’entrée en guerre des États-Unis et l’ouverture du marché du travail aux femmes, elle fut embauchée par le département de recherche du laboratoire pharmaceutique Burroughs Wellcome, où elle fit toute sa carrière.
Sa chance fut d’être embauchée par George H. Hitchings, avec qui elle devint associée pendant les quarante années suivantes au développement de médicaments utilisés pour traiter l’herpès (acyclovir), le paludisme (pyriméthamine), la polyarthrite rhumatoïde (azathioprine) et la leucémie (6-mercaptopurine), entre autres maladies, et pour prévenir le rejet de greffe. Dans leurs recherches, Elion, Hitchings et leurs équipes furent les pionniers de la conception de composés capables de neutraliser les agents pathogènes sans endommager les cellules saines environnantes.
Des millions de vies sont concernées. Et pourtant, la reconnaissance reste longtemps incomplète. Elion ne dirige pas de département. Elle n’enseigne pas à l’université. Elle n’a toujours pas de doctorat. Dans un monde académique obsédé par les titres, elle demeure une anomalie.
Même son génie est parfois lu à travers un prisme genré : elle est perçue comme une collaboratrice exceptionnelle plutôt que comme une architecte intellectuelle. Le soupçon n’est pas hostile, mais structurel. Il faut plus de quarante ans pour que son rôle central soit pleinement admis.
Pour leurs inventions et leurs avancées conceptuelles (qui menèrent également, après leur retraite, à l’invention de l’AZT, utilisé pour traiter le SIDA), Hitchings et Elion partagèrent le prix Nobel de médecine ou physiologie en 1988, conjointement avec James Black, qui avait, de son côté, développé des bêta-bloquants.
Lorsque le prix Nobel lui est attribué en 1988, l’étonnement porte moins sur son œuvre — incontestable — que sur son parcours : comment une femme sans doctorat, sans chaire, sans institution, a-t-elle pu bouleverser la pharmacologie mondiale ? La question révèle l’injustice qu’elle n’a jamais dénoncée, mais qu’elle a patiemment contournée.
Le destin tragique d’Elion fut que son petit ami et fiancé, Leonard Kanter, tomba malade en 1941 d’une endocardite bactérienne aiguë et mourut six mois plus tard. Après cela, elle ne se maria jamais et n’eut pas d’enfants, se consacrant presque entièrement à son travail. Elle était cependant convaincue qu’aucun employeur ne l’aurait gardée si elle avait eu une famille.
En 1973, Elion déménagea avec Burroughs Wellcome (aujourd’hui intégré à GlaxoSmithKline) à Chapel Hill, en Caroline du Nord. Elle y décéda le 21 février 1999.