L’histoire des Juifs à São Paulo ne commence ni dans la visibilité ni dans la stabilité. Elle naît dans les marges, se construit par le travail et la langue, puis s’institutionnalise lentement, jusqu’à devenir l’une des communautés juives les plus importantes d’Amérique latine. Au cœur de cette trajectoire se trouve un phénomène aujourd’hui largement oublié : l’existence d’une culture yiddish proprement pauliste, urbaine, ouvrière et journalistique.
Dès l’époque coloniale, des Juifs sont présents au Brésil, le plus souvent sous la forme de conversos fuyant l’Inquisition portugaise. À São Paulo, leur trace reste diffuse, sans institutions ni continuité communautaire visible. Il faut attendre le XIXᵉ siècle, l’indépendance du Brésil en 1822, puis surtout la Constitution de 1891 garantissant la liberté religieuse, pour qu’une implantation juive assumée devienne possible.
La véritable naissance de la communauté juive pauliste a lieu entre la fin du XIXᵉ siècle et les années 1930, avec l’arrivée massive de Juifs d’Europe orientale — Pologne, Lituanie, Ukraine, Bessarabie. Pauvres, souvent artisans ou ouvriers, yiddishophones, ces immigrants s’installent majoritairement dans le quartier du Bom Retiro, à proximité des zones industrielles. Le quartier devient rapidement un shtetl urbain, transplanté sous les tropiques : ateliers de confection, sociétés de secours mutuel, cafés, cercles politiques et culturels y composent un dense tissu communautaire.
Le yiddish n’y est pas une langue du souvenir, mais une langue de la vie quotidienne. On le parle à la maison, au travail, dans les réunions syndicales. Il devient aussi une langue publique. Une presse yiddish locale voit le jour : journaux et périodiques souvent fragiles, parfois éphémères, mais bien réels, caractéristiques des diasporas yiddish d’Amérique latine. Ils traitent des conditions de travail, de l’intégration au Brésil, de l’actualité juive mondiale et de la culture yiddish elle-même. Certains titres reprennent des noms symboliques largement répandus dans le monde yiddish — comme Undzer Vort (« Notre parole ») — sans lien institutionnel avec des journaux homonymes européens : il s’agit de réappropriations locales, non de succursales.
C’est dans ce cadre qu’apparaît la figure de Yosef-Menakhem Holender. Né en 1896 en Europe orientale, formé au journalisme yiddish, Holender s’installe durablement à São Paulo dans l’entre-deux-guerres. Il écrit dans la presse yiddish locale et consacre ses textes à la vie des immigrants juifs, à leurs conditions sociales, à leur insertion dans la société brésilienne. Il ne fonde pas d’institution majeure et n’appartient pas au canon littéraire du yiddish mondial, mais son rôle est historiquement clair : il est un acteur local attesté de la sphère publique yiddish pauliste. Sa mort, à São Paulo en 1950, coïncide avec le déclin progressif du yiddish comme langue journalistique vivante.
À partir des années 1930, la communauté se transforme. L’arrivée de réfugiés juifs d’Allemagne et d’Autriche introduit d’autres traditions culturelles et religieuses. En 1936 est fondée la Congregação Israelita Paulista, qui incarne un judaïsme libéral, intellectuel et institutionnellement stable, d’inspiration germano-juive. Après la Shoah, malgré les restrictions migratoires, São Paulo accueille également des survivants. La communauté s’élargit socialement et se déplace vers d’autres quartiers, notamment Higienópolis et Jardins.
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, le yiddish recule. Le portugais devient la langue dominante des nouvelles générations, tandis que l’hébreu progresse avec le sionisme et la création de l’État d’Israël. Le yiddish ne disparaît pas, mais change de statut : de langue vécue, il devient langue de mémoire.
Aujourd’hui, cette mémoire est en partie préservée et transmise par le Museu Judaico de São Paulo, qui restitue l’histoire juive locale dans toute sa complexité. L’histoire des Juifs à São Paulo apparaît alors pour ce qu’elle est : non une simple transplantation européenne, mais une création diasporique originale, où le yiddish a véritablement vécu, travaillé et pensé le présent brésilien avant de devenir héritage.
25 janvier 1554. Fondation de Sao Paulo par des jésuites portugais. La ville deviendra un des principaux centres de vie juive d’Amérique Latine.
