3 mars 1860. Naissance d’Albert Kahn, collectionneur d’humanité.

Vue du Jardin Albert-Kahn à Boulogne
Albert Kahn naît le 3 mars 1860 à Marmoutier, en Alsace, alors française. Il s’appelle d’abord Abraham Kahn. Sa famille est modeste, juive et rurale. L’enfance se déroule dans un monde encore traditionnel, où l’instruction représente la seule promesse d’ascension sociale.
En 1871, l’Alsace est annexée par l’Empire allemand après la guerre franco-prussienne. Comme beaucoup de familles juives alsaciennes attachées à la France, les Kahn choisissent de rester français. Le jeune Abraham part pour Paris en 1876. Il devient employé de banque chez les frères Goudchaux.
Le soir, il étudie. Il suit des cours au lycée puis à la Sorbonne. Son professeur particulier n’est autre qu’Henri Bergson, futur prix Nobel de littérature. Une amitié durable les lie.
Travailleur acharné, Kahn fait fortune dans la banque et les investissements internationaux. Il adopte le prénom d’Albert. À la fin du XIXᵉ siècle, il est devenu un financier puissant, discret et visionnaire.
Mais Albert Kahn ne se contente pas de réussir. Il veut comprendre le monde — et le rapprocher.
Convaincu que l’ignorance entre les peuples nourrit la guerre, il crée des bourses “Autour du Monde” destinées à de jeunes enseignants, officiers, ingénieurs. Il les envoie voyager pendant un an afin qu’ils découvrent d’autres civilisations. L’idée est simple et audacieuse : former des élites ouvertes, capables de dialogue international.
Il fonde également des cercles de réflexion diplomatique, les “Comités d’études sociales et politiques”, réunissant responsables politiques et intellectuels européens.
Son projet est profondément humaniste : favoriser la paix par la connaissance.
En 1909, il lance son projet le plus extraordinaire : les Archives de la Planète.
Il finance des opérateurs photographes et cinéastes envoyés aux quatre coins du globe pour documenter les peuples, les paysages, les traditions. À une époque où la photographie couleur débute (procédé autochrome des frères Lumière), il veut conserver la mémoire visuelle d’un monde qu’il pressent fragile.
Entre 1909 et 1931, plus de 70 000 autochromes et des centaines d’heures de film sont réalisés dans une cinquantaine de pays.
Ce projet est unique dans l’histoire : une tentative systématique de constituer une mémoire visuelle universelle, avant que la modernité et les conflits n’effacent des cultures entières.
À Boulogne-Billancourt, il crée des jardins remarquables, conçus comme un parcours à travers les paysages du monde : jardin japonais, jardin anglais, forêt vosgienne, roseraie française. Chaque espace symbolise une culture différente, réunie dans une harmonie pacifique.
Ces jardins existent toujours et forment aujourd’hui le Musée départemental Albert-Kahn.
La crise financière de 1929 frappe durement ses investissements internationaux.
En 1932, sa banque est placée en liquidation.
Le département de la Seine rachète son domaine de Boulogne ainsi que les collections photographiques pour éviter leur dispersion.
Cela sauve les Archives de la Planète, mais pas sa fortune personnelle.
Il conserve le droit d’habiter sur place jusqu’à sa mort, dans une situation matérielle très réduite.
Une très grande partie des images et des films a été numérisée depuis les années 1990 et rendue accessible via le Portail Images du musée. On peut y consulter et télécharger en haute résolution des milliers de photographies et séquences issues des Archives, dans une base en ligne ouverte au public.
La collection a été reconnue par l’UNESCO et inscrite au Registre international « Mémoire du Monde », une inscription qui honore sa valeur documentaire exceptionnelle en tant que témoignage visuel de la vie humaine au début du XXᵉ siècle.
L’homme qui avait voulu préserver le monde s’efface dans la discrétion. Il meurt le 14 novembre 1940, en pleine Occupation allemande. Contrairement à d’autres Juifs fortunés, il n’a pas été victime de spoliations car il n’avait plus rien á spolier.
Albert Kahn n’a laissé ni école philosophique ni traité politique. Son œuvre est ailleurs : dans ses photographies en couleur d’avant-guerre, dans son intuition que les cultures sont précieuses, dans sa conviction que la paix passe par la connaissance mutuelle.
Son projet des Archives de la Planète apparaît aujourd’hui d’une modernité stupéfiante : il anticipait la mondialisation, la fragilité du patrimoine immatériel, et la nécessité de documenter le monde avant qu’il ne disparaisse.
En un sens, Albert Kahn fut un collectionneur d’humanité.