8 mai 1906. Naissance de Tuvia Bielski, le partisan qui voulut sauver des Juifs avant de tuer de Allemands.

Tuvia Bielski naît le 8 mai 1906 dans le petit village de Stankiewicze, près de Nowogródek, alors dans l’Empire russe, aujourd’hui en Biélorussie. Il grandit dans une famille juive pauvre de douze enfants, installée au milieu d’une population essentiellement paysanne et chrétienne. Les Bielski sont les seuls Juifs du village. Cette situation forge très tôt chez Tuvia un caractère à la fois fier, prudent et combatif.

Comme beaucoup de Juifs d’Europe orientale, il vit dans un monde bouleversé par les changements de frontières, les violences politiques et l’antisémitisme quotidien. Il parle yiddish, polonais, russe et allemand. Pendant la Première Guerre mondiale, il côtoie les soldats allemands stationnés dans la région et apprend leur langue, compétence qui lui servira plus tard. Après son service dans l’armée polonaise à la fin des années 1920, il tente de mener une vie ordinaire : commerce, moulin, mariage. Mais l’histoire va l’arracher brutalement à cette existence rurale.

En juin 1941, l’Allemagne nazie lance l’opération Barbarossa contre l’Union soviétique. La Biélorussie occidentale est rapidement occupée. Les Einsatzgruppen et les collaborateurs locaux commencent les massacres de masse des Juifs.
Les parents de Tuvia et plusieurs membres de sa famille sont assassinés lors des tueries de décembre 1941. Tuvia et ses frères — Zus, Asael et Aron — parviennent à s’enfuir dans les forêts. Ce moment constitue la naissance de la légende des frères Bielski.

Dans les bois de Naliboki, les frères prennent une décision fondamentale : ils ne seront pas seulement des fugitifs, mais des résistants. Pourtant, la priorité de Tuvia diffère de celle de nombreux groupes partisans soviétiques. Son objectif principal n’est pas le sabotage militaire ; c’est le sauvetage des Juifs.
Il dira plus tard :
« Je préfère sauver une vieille femme juive que tuer dix soldats allemands. »
Cette formule résume toute sa philosophie.

Au début, le groupe ne compte qu’une poignée d’hommes armés. Mais très vite, des Juifs s’évadent des ghettos voisins et affluent vers la forêt. Beaucoup arrivent sans armes, affamés, épuisés, souvent avec des enfants ou des vieillards.
Là où d’autres groupes refusent les non-combattants, Tuvia les accepte tous.
Peu à peu, le camp devient une véritable cité cachée dans les bois. On y construit des abris souterrains, des cuisines, une boulangerie, une forge, une école, une infirmerie, des bains, un atelier de couture, même une synagogue et un petit théâtre improvisé.

Les survivants appelleront cet endroit :
« Jérusalem dans la forêt ».
La survie quotidienne est extrêmement difficile. Il faut trouver de la nourriture, négocier ou voler aux paysans voisins, éviter les patrouilles allemandes, supporter les hivers biélorusses et les maladies. Les combats sont constants. Les partisans exécutent également certains collaborateurs responsables de dénonciations ou de massacres.

Tuvia gouverne ce monde précaire avec une autorité rude mais profondément humaine. Il pleure souvent en public lorsqu’il parle du sort des Juifs d’Europe. Les témoins le décrivent comme un homme charismatique, énergique, capable d’inspirer confiance à des gens qui avaient tout perdu.

La plupart des groupes de résistance sont militaires. Celui des Bielski est autre chose : une communauté de survie armée.
Des guides sont envoyés dans les ghettos pour organiser des évasions. Des familles entières sont conduites de nuit à travers les marais et les forêts. Beaucoup meurent en route ; d’autres atteignent le camp après des semaines d’errance.

En 1944, le groupe compte environ 1 200 personnes — essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards. C’est l’un des plus grands sauvetages collectifs de Juifs pendant toute la Shoah.
Le mérite historique de Tuvia Bielski réside précisément là : il comprend que, face à une politique d’extermination totale, sauver des vies est déjà une forme de victoire militaire et morale.

Les Bielski coopèrent souvent avec les partisans soviétiques présents dans les forêts biélorusses. Mais ces relations restent difficiles. Certains groupes soviétiques sont antisémites et considèrent les Juifs comme des combattants médiocres ou comme un fardeau.
Tuvia doit constamment négocier, céder une partie des armes ou des vivres, et défendre l’autonomie de son camp. Ses frères Zus et Asael participent davantage aux opérations armées, tandis que lui demeure surtout le gardien de la communauté.

Des controverses existent encore aujourd’hui autour de certaines opérations menées dans la région de Naliboki et du rôle exact des partisans liés aux Soviétiques. Les recherches historiques n’ont toutefois pas établi de preuve concluante impliquant directement les frères Bielski dans les massacres de civils polonais souvent évoqués.

Lorsque l’Armée rouge reprend la région en 1944, le camp sort de la forêt. Les survivants découvrent alors l’ampleur du génocide.
Asael Bielski est incorporé dans l’Armée rouge et meurt au combat en 1945.

Tuvia, Zus et Aron quittent ensuite l’Europe pour la Palestine mandataire, puis émigrent finalement aux États-Unis dans les années 1950.
À New York, le grand chef partisan devient simplement chauffeur routier puis propriétaire d’une petite entreprise de transport avec son frère Zus. Pendant longtemps, presque personne ne connaît son passé.
Cette discrétion est frappante : l’homme qui a sauvé plus d’un millier de personnes mène une existence modeste, presque anonyme, à Brooklyn.

Tuvia Bielski meurt le 12 juin 1987. Il est d’abord enterré à Long Island. Un an plus tard, ses restes sont transférés en Israël, où il reçoit des funérailles militaires officielles à Jérusalem.

Les descendants des personnes sauvées par les Bielski se comptent aujourd’hui par dizaines de milliers.
L’histoire des frères Bielski est longtemps restée relativement méconnue du grand public jusqu’au livre de Nechama Tec, puis au film Defiance (Les Insurgés), réalisé par Edward Zwick en 2008, où Tuvia est interprété par Daniel Craig.

Tuvia Bielski et ses frères ont incarné une forme particulière de résistance juive pendant la Shoah : non seulement combattre, mais préserver un peuple menacé d’effacement.

(Un groupe de partisans de différentes unités combattantes, dont le groupe Bielski, et des évadés du ghetto de Mir, en faction sur une piste d’atterrissage dans la forêt de Naliboki. Crédit photo : United States Holocaust Memorial Museum, avec l’aimable autorisation de Moshe Kaganovich.)