Ida Kamińska fut l’une des plus grandes figures du théâtre yiddish du XXᵉ siècle. Actrice, metteuse en scène, directrice de troupe, traductrice et pédagogue, elle incarna à elle seule la continuité d’un monde théâtral juif d’Europe orientale presque entièrement détruit par la Shoah. Son nom demeure aujourd’hui associé au Théâtre juif Ester Rachel et Ida Kamińska de Varsovie.
Née le 4 septembre 1899 à Odessa, alors dans l’Empire russe, Ida vint littéralement au monde dans le théâtre : ses parents étaient en tournée lorsqu’elle naquit. Sa mère, Ester Rachel Kamińska, était déjà célèbre dans tout le monde yiddish sous le nom de « mère du théâtre juif ». Son père, Abraham Izaak Kamiński, était acteur, directeur et entrepreneur dramatique. Chez les Kamiński, le théâtre n’était pas une profession : c’était une langue familiale, une manière d’habiter le monde.
L’enfant monta très tôt sur scène. À six ans déjà, elle jouait auprès de sa mère dans Mirele Efros de Jacob Gordin, l’un des grands classiques du théâtre yiddish. Elle grandit dans les coulisses, parmi les tournées incessantes et les troupes itinérantes qui parcouraient les villes juives de l’Empire russe puis de la Pologne renaissante. Très jeune, elle révéla un talent exceptionnel : capable de jouer aussi bien le drame que la comédie, elle dirigeait déjà des spectacles avant l’âge de vingt ans.
En 1918, elle épousa l’acteur et metteur en scène Zygmunt Turkow. Ensemble, ils rêvaient d’un théâtre yiddish moderne, débarrassé du folklore facile et capable de rivaliser avec les grandes scènes européennes.
En 1922, ils fondèrent à Varsovie le Warszewer Yidisher Kunst-Teater — le Théâtre d’Art Juif de Varsovie. Ida y interpréta aussi bien des auteurs juifs que des classiques européens : Ibsen, Gogol, Victor Hugo ou Lope de Vega. Elle voulait démontrer que le yiddish pouvait porter toutes les nuances du théâtre universel.
Dans l’entre-deux-guerres, Varsovie était l’une des capitales mondiales de la culture yiddish. Ida Kamińska y devint une véritable souveraine de scène. Après son divorce avec Turkow, elle fonda sa propre compagnie en 1932 et poursuivit une carrière immense comme actrice et directrice. Elle traduisit et adapta de nombreuses œuvres en yiddish, écrivit également plusieurs pièces originales, et fit du théâtre un lieu de dignité culturelle pour les Juifs d’Europe orientale.
Puis vint la catastrophe.
Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne en 1939, Ida Kamińska s’enfuit vers l’est avec sa famille. Elle trouva refuge à Lwów, alors sous occupation soviétique, où elle tenta de maintenir un théâtre yiddish vivant malgré la censure et la surveillance politique. La guerre la poussa ensuite à travers l’Union soviétique jusqu’en Asie centrale. Même dans l’exil, elle continua à jouer : pour elle, le théâtre était une manière de préserver l’âme d’un peuple dispersé.
Après la guerre, elle revint dans une Pologne dévastée, où presque tout le monde du théâtre yiddish avait disparu dans les ghettos et les camps. Malgré cela, elle choisit de reconstruire. En 1949 fut créé le Théâtre juif d’État de Pologne, qu’elle dirigea pendant près de vingt ans. Cette institution, d’abord installée à Łódź puis à Varsovie, devint le principal centre du théâtre yiddish européen d’après-guerre.
Son art reposait sur une intensité émotionnelle exceptionnelle. Elle pouvait passer d’une ironie mordante à une douleur presque insoutenable. Son rôle le plus célèbre demeura celui de Mirele Efros, souvent surnommé « la Reine Lear juive », mais elle triompha aussi dans Mère Courage de Brecht et dans son adaptation des Frères Karamazov.
Le monde entier la découvrit véritablement grâce au cinéma.
En 1965, elle joua dans le film tchécoslovaque Le Miroir aux alouettes (Obchod na korze, The Shop on Main Street) de Ján Kadár et Elmar Klos. Elle y incarnait Rozália Lautmannová, vieille femme juive solitaire et presque sourde, propriétaire d’une petite boutique dans la Slovaquie de l’époque de Tiso. Le film est principalement tourné en slovaque ; le yiddish n’y apparaît que par fragments discrets dans les paroles de Mme Lautmannová. Mais la présence même d’Ida Kamińska — sa gestuelle, sa diction, son univers théâtral — y introduisait toute la mémoire du monde yiddish disparu. Son interprétation bouleversa le public international par sa vérité humaine, sa fragilité et sa dignité silencieuse. Le film reçut l’Oscar du meilleur film étranger, et Ida Kamińska fut nommée à l’Oscar de la meilleure actrice — distinction exceptionnelle pour une artiste issue du théâtre yiddish d’Europe orientale.
(Nous aurons le bonheur de projeter ce film, la saison prochaine, dans le cadre du Ciné-Club Yiddish Pour Tous, et si vous pouvez, il faut absolument le voir).
Mais quelques années plus tard, l’histoire se répéta tragiquement.
En 1968, la campagne antisémite lancée par le régime communiste polonais poussa des milliers de Juifs à l’exil. Ida Kamińska quitta définitivement la Pologne cette année-là. Après un passage par Israël, elle s’installa à New York. Elle tenta d’y recréer un théâtre yiddish, mais le monde qu’elle avait connu disparaissait déjà : la langue reculait parmi les nouvelles générations juives américaines.
Elle publia ses mémoires, My Life, My Theater, et continua à jouer jusqu’à la fin de sa vie. Elle mourut à New York le 21 mai 1980.
Avec elle disparaissait l’une des dernières grandes souveraines du théâtre yiddish classique — un art né dans les shtetlekh d’Europe orientale, devenu une civilisation théâtrale complète, puis presque anéanti par le XXᵉ siècle.
Ida Kamińska ne fut pas seulement une immense actrice. Elle fut une passeuse.
À travers elle survécut quelque chose du vieux monde yiddish : sa langue, sa musique intérieure, son humour tragique, cette manière unique de mêler les larmes et le rire.
(Photo: Ida Kaminska dans Le Miroir aux Alouettes, de 1965)
