Uriel Weinreich fut l’une des figures les plus brillantes de la linguistique du XXᵉ siècle, un savant dont la vie brève laissa pourtant une œuvre immense. Linguiste, lexicographe, dialectologue, théoricien du bilinguisme et maître des études yiddish, il contribua à faire entrer le yiddish dans l’université moderne tout en renouvelant profondément la science du langage.
Né le 23 mai 1926 à Wilno — la grande Jérusalem de Lituanie, aujourd’hui Vilnius — il grandit dans une maison où la langue et la culture juives formaient un véritable horizon spirituel. Son père était le célèbre linguiste Max Weinreich, fondateur du YIVO, l’Institut scientifique yiddish, et sa mère Regina Szabad était la fille du médecin et philanthrope Zemach Shabad, figure légendaire du judaïsme lituanien. Dans cet univers où se croisaient érudition, militantisme culturel et conscience historique, le jeune Uriel apprit très tôt que le yiddish n’était pas seulement la langue du peuple juif d’Europe orientale, mais une civilisation entière.
L’enfance de Weinreich fut bouleversée par la catastrophe européenne. En septembre 1939, alors que son père et lui se trouvent à Copenhague en route vers un congrès de linguistique à Bruxelles, l’Allemagne envahit la Pologne. Les Weinreich ne peuvent rentrer à Wilno. Après plusieurs mois d’incertitude, ils gagnent New York, où le YIVO sera reconstitué en exil. Ce déracinement marque profondément Uriel : il appartient désormais à cette génération d’intellectuels juifs qui portent en eux un monde détruit et tentent d’en sauver la mémoire par le savoir.
À New York, il révèle des capacités intellectuelles exceptionnelles. Il étudie à Columbia University, où il obtient successivement son BA, son MA puis son doctorat en linguistique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert également dans l’armée américaine comme officier. Très jeune encore, il devient professeur à Columbia et titulaire de la chaire Atran de langue, littérature et culture yiddish.
Mais Uriel Weinreich ne fut jamais seulement un « spécialiste du yiddish ». Il compta parmi les fondateurs de la sociolinguistique moderne. Son livre majeur, Languages in Contact (1953), demeure un texte fondateur de l’étude du bilinguisme et des interactions entre langues. Weinreich y démontre que les langues ne vivent jamais isolées : elles se transforment au contact des peuples, des migrations, des hiérarchies sociales et des conflits culturels. Ce qui paraît aujourd’hui évident était alors révolutionnaire. Il montrait que le langage ne peut être compris sans la société qui le porte.
Il exerça aussi une influence décisive sur toute une génération de linguistes américains. Parmi ses élèves figurait William Labov, futur fondateur de la sociolinguistique variationniste. Labov reconnaîtra plus tard que Weinreich avait déjà pressenti nombre des idées qui allaient transformer la linguistique moderne.
Parallèlement, Weinreich poursuivit l’œuvre culturelle du YIVO. En 1949, à seulement vingt-trois ans, il publia College Yiddish, manuel devenu classique pour l’enseignement universitaire du yiddish. Son approche était nouvelle : il ne séparait jamais langue et civilisation. Apprendre le yiddish signifiait entrer dans un univers historique, littéraire et humain.
Son autre monument fut le Modern English-Yiddish Yiddish-English Dictionary, dictionnaire colossal publié après sa mort en 1968. Pour plusieurs générations d’étudiants, d’écrivains et de lecteurs, cet ouvrage devint la grande porte d’entrée vers le yiddish moderne. Il ne s’agissait pas seulement d’un outil lexical : Weinreich voulait démontrer que le yiddish pouvait exprimer le monde contemporain avec précision, élégance et richesse.
Il participa également à la création du Language and Culture Atlas of Ashkenazic Jewry (LCAAJ), immense enquête dialectologique destinée à sauver les variétés régionales du yiddish parlées avant la destruction des communautés d’Europe orientale. Des centaines de témoins furent interrogés aux États-Unis, en Israël et ailleurs. Grâce à ce travail, des accents, des expressions et des traditions linguistiques disparues furent préservés pour l’histoire.
Comme beaucoup d’intellectuels juifs de l’après-guerre, Weinreich vivait dans une tension permanente : sauver une civilisation détruite sans l’emprisonner dans la nostalgie. Il refusait de considérer le yiddish comme une langue morte ou seulement mémorielle. Pour lui, le yiddish devait rester une langue d’étude, de création et de transmission.
Mais la maladie interrompit brutalement cette œuvre. Atteint d’un cancer, il meurt à New York le 30 mars 1967, à seulement quarante ans. Sa disparition provoqua un immense choc dans le monde universitaire et yiddishiste. Beaucoup eurent le sentiment qu’une carrière de plusieurs vies venait d’être interrompue au milieu de son élan.
Le grand historien du yiddish Dovid Katz écrira plus tard que, malgré sa courte existence, Uriel Weinreich avait réussi à :
« faciliter l’enseignement universitaire du yiddish, construire un nouvel atlas linguistique yiddish et démontrer l’importance du yiddish pour la science du langage ».
Aujourd’hui encore, son influence demeure immense. Dans les études yiddish comme dans la linguistique générale, son nom est associé à une idée fondamentale : les langues sont des êtres vivants, façonnés par les hommes, les exils, les rencontres et l’histoire. Chez Weinreich, la science du langage devint aussi une manière de sauver une mémoire humaine menacée de disparition.
