Marcel Ophüls naît le 1er novembre 1927 à Francfort-sur-le-Main, dans une Allemagne qui vacille déjà vers la catastrophe. Il s’appelle alors Hans Marcel Oppenheimer. Son père est Max Ophüls, immense cinéaste juif allemand, maître du mouvement de caméra et du mélodrame élégant ; sa mère, Hilde Wall, est actrice.
L’enfance de Marcel est marquée par l’exil avant même qu’il ait appris à nommer la peur. En 1933, l’arrivée d’Hitler au pouvoir contraint la famille à fuir l’Allemagne pour la France. Puis, lorsque les armées allemandes envahissent à leur tour la France, les Ophüls doivent repartir : traversée du sud-ouest, passage par l’Espagne, puis départ pour les États-Unis en 1941. Cette fuite à travers une Europe devenue hostile restera la matrice secrète de toute son œuvre.
L’adolescent grandit en Amérique parmi les exilés allemands. Il fréquente l’univers intellectuel de la Mitteleuropa réfugiée, croise Bertolt Brecht, découvre un pays qui l’accueille sans jamais lui faire oublier qu’il vient d’ailleurs. Il devient citoyen américain en 1950 et sert quelque temps dans l’armée américaine au Japon occupé. Mais le cinéma le rattrape naturellement. Revenu en France au début des années 1950, il travaille comme assistant réalisateur, notamment auprès de John Huston et de son père Max Ophüls sur Lola Montès.
Ses débuts comme réalisateur se font pourtant dans la fiction. Il tourne des films souvent élégants mais inégaux, comme Peau de banane (1963) avec Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo. Rien ne laisse encore deviner le documentariste qui bouleversera la mémoire européenne. Ophüls lui-même dira plus tard qu’il est venu au documentaire presque par accident, après avoir compris que la fiction lui permettait moins directement de saisir la violence politique du siècle.
Le tournant décisif survient avec Munich ou la paix pour cent ans (1967), consacré aux accords de Munich. Puis vient l’œuvre qui fait exploser sa notoriété : Le Chagrin et la Pitié (1969).
Ce documentaire monumental, tourné autour de Clermont-Ferrand, pulvérise le récit rassurant d’une France unanimement résistante. À travers des témoignages contradictoires, des silences embarrassés, des archives et des conversations apparemment ordinaires, Ophüls révèle une société traversée par la collaboration, l’opportunisme, l’antisémitisme, la peur et parfois le courage. Il ne cherche pas des héros parfaits mais des êtres humains pris dans l’Histoire. Le film est refusé par l’ORTF et longtemps absent de la télévision française. Mais son impact est immense : il marque une rupture dans la manière dont la France regarde Vichy et l’Occupation.
Le style d’Ophüls est immédiatement reconnaissable. Ses films sont longs, digressifs, ironiques, souvent provocateurs. Il intervient lui-même dans les entretiens, relance, contredit, séduit ou agace ses interlocuteurs. Il refuse la neutralité glacée du documentaire classique. Chez lui, la caméra n’est jamais invisible : elle interroge sans cesse la mémoire, les mensonges et les mécanismes du pouvoir. Derrière l’humour parfois caustique apparaît toujours la même obsession : comment des sociétés civilisées deviennent-elles complices du crime ?
Cette interrogation traverse toute son œuvre. Dans The Memory of Justice (L’Empreinte de la justice, 1976), il part des procès de Nuremberg pour élargir sa réflexion aux crimes de guerre modernes, du Vietnam à l’Algérie. Il refuse l’idée confortable selon laquelle le nazisme aurait été une monstruosité entièrement étrangère au reste du monde occidental.
En 1988, il réalise l’un de ses films les plus célèbres : Hôtel Terminus : Klaus Barbie, sa vie et son temps. Le documentaire retrace le parcours du chef de la Gestapo de Lyon, depuis les tortures de la guerre jusqu’à sa fuite en Amérique latine et son procès en France. Le film remporte l’Oscar du meilleur documentaire en 1989. Mais là encore, Ophüls dépasse le simple portrait d’un criminel nazi : il montre les réseaux de protection, les compromissions politiques de la guerre froide, et la manière dont les démocraties elles-mêmes utilisent parfois les bourreaux lorsqu’ils deviennent utiles.
Il poursuit ensuite avec November Days sur la chute du mur de Berlin, puis Veillées d’armes (1994), réflexion magistrale sur les journalistes en temps de guerre pendant le conflit yougoslave. Ses films deviennent de plus en plus méditatifs, parfois amers. En France, paradoxalement, son œuvre reste souvent mieux admirée par les historiens et les cinéphiles que véritablement populaire.
Marcel Ophüls était un homme combatif, brillant, volontiers querelleur. Beaucoup le trouvaient arrogant ; d’autres voyaient en lui l’une des consciences morales du cinéma européen. Lui-même se méfiait des certitudes idéologiques autant que des patriotismes confortables. Toute sa vie, il demeura cet enfant juif allemand devenu apatride par l’Histoire, convaincu que la mémoire n’est jamais acquise et que les sociétés démocratiques portent toujours en elles la possibilité du renoncement moral.
Dans ses dernières années, retiré dans le Béarn, il continuait à parler avec humour et colère du siècle qu’il avait traversé. En 2013, dans Un voyageur, sorte d’autoportrait testamentaire, il revenait sur sa vie d’exilé, de témoin et de cinéaste.
Marcel Ophüls meurt le 24 mai 2025 à Lucq-de-Béarn, à l’âge de 97 ans. Avec lui disparaît l’un des grands artisans du documentaire moderne : un homme qui aura passé sa vie à déranger les mémoires nationales, à traquer les accommodements avec la vérité, et à rappeler que l’Histoire ne se compose pas seulement de héros et de monstres, mais surtout d’hommes ordinaires confrontés à leurs choix.
