30 mai 1943. Joseph Kessel et Maurice Druon rédigent Le Chant des Partisans.

Le Chant des partisans est aujourd’hui l’un des symboles les plus puissants de la Résistance française. Peu de chansons ont connu un destin comparable. Née à Londres en 1943, diffusée clandestinement par la BBC, chantée dans les maquis et les prisons, elle est devenue ce que beaucoup ont appelé la « Marseillaise de la Résistance ».

Pourtant, son histoire est plus complexe que sa légende. Cette chanson que l’on associe spontanément à la France profonde est en réalité née de la rencontre de plusieurs exils : une aristocrate russe réfugiée, deux écrivains issus d’une famille juive venue de l’Empire russe, et des résistants français dispersés à travers le monde par la défaite de 1940.

Anna Marly : la mélodie venue de Russie

À l’origine du chant se trouve Anna Marly.
Née Anna Iourievna Betoulinskaïa à Petrograd en 1917, dans une famille de la noblesse russe, elle connaît dès l’enfance le bouleversement de la Révolution. Sa famille quitte la Russie et trouve refuge en France. Comme tant d’émigrés russes, elle grandit avec la nostalgie d’un monde disparu et la mémoire des guerres civiles qui ont déchiré son pays.

Contrairement à une idée parfois avancée, Anna Marly n’était pas juive. Ses origines étaient celles de l’aristocratie russe et gréco-russe. Mais elle partageait avec de nombreux exilés d’Europe orientale l’expérience du déracinement et de la perte.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, réfugiée à Londres après la défaite française, elle compose une mélodie inspirée des chants de partisans soviétiques. Grave, martiale, presque hypnotique, elle évoque la marche obstinée d’hommes qui combattent dans l’ombre.
Cette première version porte divers titres, parmi lesquels Guerrilla Song ou Marche des partisans.
La mélodie frappe immédiatement ceux qui l’entendent.

La rencontre avec la France libre

À Londres se trouve alors tout un monde d’exilés français : militaires, journalistes, écrivains, résistants.
Parmi eux figure Emmanuel d’Astier de La Vigerie, fondateur du mouvement Libération-Sud et grande figure de la Résistance intérieure.
En entendant Anna Marly chanter sa composition, il comprend qu’elle possède quelque chose d’exceptionnel. L’air est simple, facile à mémoriser, immédiatement reconnaissable. Surtout, il exprime parfaitement l’esprit de la lutte clandestine.
D’Astier souhaite en faire un chant pour la Résistance française.
Il manque encore les paroles.

Joseph Kessel et Maurice Druon

Le 30 mai 1943, deux écrivains de la France libre se mettent à l’ouvrage :
Joseph Kessel et son neveu Maurice Druon.
Tous deux appartiennent à une famille juive originaire de l’ancien Empire russe.
Le père de Joseph Kessel, Samuel Kessel, était un médecin juif né en Lituanie alors sous domination russe. Maurice Druon était le fils du frère de Joseph, Lazare Kessel. La famille avait quitté l’Europe orientale pour s’intégrer à la société française.
Cette origine n’apparaît nulle part dans le texte du chant. Et pourtant, elle fait partie de son histoire.

Car alors que Vichy a exclu les Juifs de la communauté nationale par les lois des 3 et 4 octobre 1940, deux descendants de Juifs venus de l’Est écrivent l’un des textes les plus profondément français du XXᵉ siècle.

En quelques heures naissent les vers devenus célèbres :
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Puis viennent les appels aux armes, les évocations des prisons, des maquis, des saboteurs, des fusillés.
Kessel et Druon ne traduisent pas le texte d’Anna Marly : ils créent une œuvre nouvelle.
La mélodie est russe.
Les paroles sont françaises.
L’ensemble devient universel.

Un chant pour les hommes de l’ombre

Le génie du texte est de ne nommer personne.
Ni parti politique.
Ni religion.
Ni communauté.
Ni même le général de Gaulle.
Le chant s’adresse simplement à ceux qui résistent.
Il parle aux hommes cachés dans les forêts, aux ouvriers qui sabotent les usines, aux prisonniers qui attendent leur exécution, aux femmes qui transportent des messages ou des armes.
Sa force vient précisément de cette universalité.
Le texte ne dit pas : « nous, les Juifs ».
Il ne dit pas : « nous, les gaullistes ».
Il dit : « nous, les résistants ».

La voix de Londres

Le chant est ensuite enregistré par Germaine Sablon et Anna Marly et devient l’hymne de la résistance à l’Occupation. Le paroles se diffusent en France à partir de 1944 et sont publiées dès la Libération dans les recueils de chants militaires.
Le chant est rapidement adopté par les services français de la BBC.
Il devient l’indicatif de certaines émissions destinées à la France occupée.
Très souvent, la mélodie est simplement sifflée.
Le sifflement traverse mieux les brouillages allemands que le chant lui-même. Il permet également d’être reconnu immédiatement par les auditeurs clandestins.
Chaque diffusion devient un signe de ralliement.
Pour les résistants, quelques notes suffisent.
On sait alors que Londres parle.
On sait que la France libre existe toujours.

Ce que Vichy aurait détesté

L’histoire contient une ironie que l’on ne peut ignorer.
La propagande de Vichy et des collaborationnistes dénonçait régulièrement la France libre comme un rassemblement de « métèques », de « Juifs », de francs-maçons ou de révolutionnaires.
Joseph Kessel, en tant qu’écrivain juif engagé contre l’Occupation, figurait parmi les auteurs interdits.
Ses livres furent retirés des bibliothèques et frappés par la censure.
Pour autant, les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer que Vichy ait mené une campagne spécifique contre le Chant des partisans en raison des origines juives de ses auteurs.
Le régime combattait surtout le chant comme symbole de la Résistance, du gaullisme et de l’influence de Londres.
Mais le paradoxe demeure.
Si l’on avait appliqué strictement les catégories raciales du régime, les auteurs des paroles auraient été rangés parmi ceux que l’État français excluait de la nation.
Or ce sont précisément eux qui ont donné à la France combattante l’une de ses plus belles voix.

La Marseillaise de la Résistance

Le chant se répand rapidement dans les réseaux clandestins.
Les paroles circulent sur des feuillets recopiés à la main.
On le chante dans les maquis.
On le murmure dans les prisons.
On l’entend parfois avant une exécution.
À la Libération, il appartient déjà à la mémoire collective.
Il est devenu davantage qu’une chanson.
Une sorte de serment.

Une œuvre née de plusieurs exils

Le destin du Chant des partisans résume à lui seul une partie de l’histoire européenne du XXᵉ siècle.
Une aristocrate russe chassée de son pays compose une mélodie de combat.
Deux écrivains français issus d’une famille juive venue de l’Empire russe lui donnent des paroles.
Des résistants dispersés à Londres la diffusent vers une patrie occupée.
Et cette œuvre née du déracinement devient l’un des symboles les plus puissants de la nation française.
Peu de créations illustrent aussi bien cette vérité souvent oubliée:
la France libre fut certes un combat patriotique, mais elle fut aussi l’œuvre d’hommes et de femmes venus d’horizons divers, unis par une même volonté de refuser la servitude.
C’est pourquoi, plus de quatre-vingts ans après sa création, le premier vers du chant conserve sa force intacte :
« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? »
Ce n’est plus seulement la voix de 1943.
C’est celle de tous ceux qui, un jour, ont refusé de se soumettre.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades,
Sortez de la paille, les fusils, la mitraille, les grenades,
Ohé les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite,
Ohé saboteur attention à ton fardeau, dynamite.
C’est nous qui brisons les barreaux des prisons, pour nos frères,
La haine à nos trousses, et la faim qui nous pousse, la misère,
Il y’a des pays, où les gens au creux des lits, font des rêves,
Ici, nous vois-tu, nous on marche, et nous on tue, nous on crève.

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait, quand il passe,
Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place,
Demain du sang noir séchera au grand soleil, sur les routes,
Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute.

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?