Yankel Zerubavel (en hébreu : Yaakov Zerubavel, né Yankev Vitkin) est l’une des grandes figures du mouvement ouvrier sioniste de langue yiddish au XXᵉ siècle. Journaliste, écrivain, idéologue, organisateur politique et militant infatigable, il appartient à cette génération qui tenta de concilier le socialisme juif, le sionisme et la culture yiddish.
Il naît le 14 janvier 1886 à Poltava, en Ukraine alors intégrée à l’Empire russe. Son père est à la fois shokhet (abatteur rituel), scribe et graveur d’inscriptions funéraires. Après la mort précoce de celui-ci, sa mère fait vivre la famille en cuisant du pain. Le jeune Yankev reçoit une éducation religieuse traditionnelle dans les khadorim, mais comme beaucoup de jeunes Juifs de sa génération, il est attiré par les idées nouvelles qui traversent l’Empire russe : le socialisme, l’émancipation nationale et le sionisme.
Très jeune, il rejoint le mouvement Poale Tsion (Po‘alei Zion), fondé notamment par Ber Borokhov. Son talent d’organisateur le fait rapidement remarquer. En 1906, lors du congrès fondateur du mouvement, il est élu à sa direction. Avec Yitzhak Ben-Zvi, il participe également à l’organisation de groupes d’autodéfense juive destinés à protéger les communautés contre les pogroms.
Collaborateur proche de Ber Borokhov, il contribue à la publication de journaux clandestins socialistes et sionistes. Cette activité lui vaut l’attention de la police tsariste. Installé à Vilna, alors l’un des grands centres intellectuels juifs d’Europe orientale, il est arrêté et passe environ dix-huit mois en prison.
Après sa libération, il se réfugie en Galicie autrichienne, à Lemberg (Lwów/Lviv), où il travaille à la rédaction du journal yiddish Der Yidisher Arbeter (« Le Travailleur juif »).
En 1910, il émigre en Palestine ottomane. Il rejoint alors le noyau dirigeant du mouvement ouvrier juif aux côtés de David Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi et Rachel Yanait. Il participe à la rédaction du journal Ha-Aḥdut et devient l’un des principaux idéologues de Poale Tsion en Eretz Israël.
La Première Guerre mondiale bouleverse sa vie. Les autorités ottomanes répriment les militants sionistes. Zerubavel est emprisonné mais parvient à quitter le pays en 1915 et gagne les États-Unis. Là encore, il poursuit son activité journalistique au sein de la presse yiddish ouvrière, notamment au journal Der Yidisher Kemfer.
Lorsque éclate la Révolution russe de 1917, il retourne en Europe orientale. Il participe au Conseil national juif d’Ukraine, puis s’établit en Pologne. Pendant près de vingt ans, il est l’une des principales figures du Poale Tsion de gauche. Il dirige des journaux yiddish, écrit des essais politiques et intervient dans les grands débats qui traversent le monde juif entre les deux guerres.
Ce qui distingue Zerubavel de nombreux dirigeants sionistes de son époque est son attachement profond au yiddish. Alors que le mouvement sioniste met de plus en plus l’accent sur la renaissance de l’hébreu, il considère que le yiddish demeure la langue vivante des masses juives d’Europe orientale et qu’il doit rester un instrument essentiel de mobilisation politique et culturelle. Cette position le place dans la tradition des sionistes socialistes pour lesquels la culture populaire juive ne devait pas être sacrifiée au seul projet national hébraïque.
En 1935, les autorités du Mandat britannique l’autorisent à revenir en Palestine. Il s’intègre alors aux institutions du mouvement ouvrier juif. Après la création de l’État d’Israël, il participe à la vie politique du pays et contribue à la fondation du parti Mapam, formation socialiste sioniste de gauche. Il dirige également les archives historiques du mouvement ouvrier, soucieux de préserver la mémoire des pionniers et des luttes sociales juives.
Parallèlement à son activité politique, Zerubavel est un auteur prolifique. Il publie des essais historiques, des études idéologiques et des ouvrages consacrés à la mémoire nationale juive. Son travail contribue à façonner certains récits fondateurs du sionisme travailliste, notamment autour de Tel-Haï et des pionniers de la seconde aliyah.
Il meurt en Israël le 2 juin 1967, à l’âge de quatre-vingt-un ans, quelques jours avant la guerre des Six Jours. Les nécrologies de l’époque le présentent comme l’un des derniers représentants de la génération héroïque du Poale Tsion, celle qui avait traversé les prisons tsaristes, l’exil, les révolutions et la construction du Yichouv.
Yankel Zerubavel occupe aujourd’hui une place particulière dans l’histoire juive moderne : moins célèbre que Ben Gourion ou Ben-Zvi, il demeure l’un des rares dirigeants sionistes de premier plan à avoir défendu avec une telle constance la culture yiddish tout en participant activement à l’édification du foyer national juif. Son parcours illustre la richesse et les tensions du sionisme ouvrier d’Europe orientale, partagé entre révolution sociale, renaissance nationale et fidélité à la langue du peuple juif.
