3 juin 1924. Décès à Kierling, près de Vienne, de Franz Kafka. Il avait découvert dans le yiddish une véritable patrie intérieure.

Franz Kafka et le yiddish
Lorsque l’on évoque Franz Kafka (1883-1924), on pense spontanément à Prague, à l’allemand, aux labyrinthes administratifs du Procès ou aux métamorphoses angoissantes de ses personnages. On oublie souvent qu’au cœur de sa vie intellectuelle se trouve une passion inattendue : le yiddish.
Cette rencontre ne fut ni un détail folklorique ni une curiosité passagère. Elle constitua l’un des épisodes les plus importants de son cheminement personnel et de sa redécouverte de son identité juive.

Un Juif de Prague éloigné de ses racines
Kafka naît dans une famille juive germanophone de Prague, alors ville de l’Empire austro-hongrois. Son père, Hermann Kafka, commerçant prospère et ambitieux, appartient à cette génération de Juifs qui considèrent l’allemand comme la langue du progrès social.
Le yiddish, langue des Juifs de Galicie, de Pologne ou de Russie, est alors souvent méprisé par les élites assimilées d’Europe centrale. Beaucoup le voient comme un jargon populaire, sans prestige littéraire.
Kafka grandit donc sans parler yiddish. Il reçoit une éducation juive limitée et se sent souvent étranger à tous les mondes qui l’entourent : trop juif pour les nationalistes allemands, trop allemand pour les nationalistes tchèques, trop moderne pour les traditionalistes juifs.
Cette situation nourrit chez lui un sentiment d’exil intérieur qui traversera toute son œuvre.

La rencontre décisive de 1911
L’événement survient à l’automne 1911.
Une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (aujourd’hui Lviv) se produit à Prague. Kafka assiste aux représentations avec enthousiasme.
Parmi les acteurs se trouve Yitskhok (Isaac) Löwy, personnage charismatique originaire de Pologne. Kafka est fasciné.
Dans son journal, il décrit Löwy avec admiration. Il voit en lui quelque chose qu’il ne trouve ni chez les intellectuels assimilés de Prague ni dans son propre milieu familial : une authenticité juive vivante.
Rapidement, Kafka fréquente les acteurs, les aide matériellement, leur sert parfois d’interprète ou de soutien logistique et passe de longues soirées en leur compagnie.
Pour la première fois, il découvre le monde culturel yiddish de l’intérieur.

L’éblouissement d’une langue
Ce qui frappe Kafka n’est pas seulement le théâtre.
C’est la langue elle-même.
Il commence à apprendre le yiddish et à l’étudier sérieusement. Son intérêt est suffisamment profond pour qu’il lise des textes, assiste à des conférences et prenne des notes linguistiques.
En février 1912, il prononce même une conférence publique destinée à présenter la littérature yiddish aux Juifs germanophones de Prague.
Dans cette conférence, Kafka tente d’expliquer à son auditoire la singularité du yiddish.
Il affirme qu’on ne peut pas vraiment comprendre cette langue sans la ressentir. Pour lui, le yiddish porte en lui toute l’histoire des migrations juives d’Europe.
Il déclare notamment :
« Le yiddish est tout. »
Cette formule résume son sentiment : le yiddish lui apparaît comme une langue vivante, chargée de mémoire collective, d’humour, de souffrance et de créativité.

Pourquoi le yiddish fascine-t-il Kafka ?
Plusieurs raisons expliquent cette fascination.
Une langue de l’exil
Kafka se reconnaît dans le destin du yiddish.
Comme lui, cette langue semble n’appartenir complètement à aucun territoire. Elle traverse les frontières, porte les traces de multiples influences et vit dans une forme permanente de déplacement.
Cette condition d’exilé correspond profondément à son expérience personnelle.
Une culture populaire
Le yiddish représente aussi un univers populaire et spontané.
Kafka admire la vitalité des conteurs, des acteurs ambulants, des chanteurs et des écrivains yiddish.
Face à la culture allemande, qu’il juge parfois trop rigide ou trop intellectuelle, il découvre une parole plus directe et plus humaine.
Un judaïsme vivant
Le théâtre yiddish lui révèle un judaïsme incarné.
Jusqu’alors, son rapport au judaïsme est surtout intellectuel ou abstrait. À travers les acteurs venus de l’Est, il découvre des traditions, des récits, des gestes et des manières de vivre qui donnent une réalité concrète à ce qu’il n’avait connu que de loin.

Kafka et la littérature yiddish
Kafka ne se contente pas d’assister aux spectacles.
Il lit des auteurs yiddish et s’intéresse à leur production littéraire.
Il suit notamment les œuvres de Sholem Aleichem, dont les récits connaissent alors une immense popularité.
Il découvre aussi le rôle essentiel du yiddish comme véhicule d’une littérature moderne capable d’exprimer les bouleversements du monde juif contemporain.
Cette découverte contribue à élargir sa conception de la littérature.
Pour Kafka, l’écrivain véritable n’est plus nécessairement celui qui appartient à une grande tradition nationale. Il peut aussi être un auteur issu d’une culture minoritaire, vivant entre plusieurs mondes.

Le yiddish dans l’œuvre de Kafka
On ne trouve pratiquement pas de passages en yiddish dans les romans ou les nouvelles de Kafka.
Son œuvre reste écrite en allemand.
Mais l’influence du yiddish se manifeste autrement.
De nombreux chercheurs ont souligné certains traits communs :
le goût du récit oral ;

l’humour paradoxal ;

l’autodérision ;

les figures du marginal ;

les situations absurdes présentées avec le plus grand sérieux.

On a parfois rapproché certains récits de Kafka de l’univers des conteurs hassidiques ou des paraboles juives d’Europe orientale.
Ces rapprochements doivent être maniés avec prudence : Kafka demeure un écrivain profondément original. Mais il est difficile d’ignorer que sa fréquentation du monde yiddish a enrichi son imaginaire.

Une étape vers le sionisme
L’intérêt de Kafka pour le yiddish s’inscrit dans un mouvement plus large de retour vers la culture juive.
À la même époque, il fréquente Martin Buber, lit des auteurs juifs et s’intéresse au sionisme.
Plus tard, il étudiera même l’hébreu avec une grande assiduité.
Vers la fin de sa vie, il envisage sérieusement de s’installer en Palestine avec Dora Diamant.
Le yiddish n’est donc pas un épisode isolé. Il constitue l’une des étapes d’un chemin qui mène Kafka vers une exploration plus profonde de son identité juive.

Le paradoxe kafkaïen
Le paradoxe est frappant.
Kafka, aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue allemande, trouve une part essentielle de son inspiration dans une culture que les élites germanophones regardaient souvent avec condescendance.
Lui qui écrivait dans une langue littéraire d’une précision exceptionnelle fut bouleversé par une langue populaire, métissée, mouvante et souvent méprisée.
Peut-être parce qu’il reconnaissait dans le yiddish sa propre condition.
Une langue sans État.
Une langue de frontière.
Une langue d’exil.
Comme l’écrira plus tard le grand poète yiddish Avrom Sutzkever, le yiddish était une « patrie portative ». Kafka, qui passa sa vie à chercher sa place dans le monde, avait sans doute compris cela avant beaucoup d’autres.
Sa rencontre avec le yiddish ne fut pas seulement une découverte linguistique. Elle fut la rencontre d’un homme avec une part cachée de lui-même.

(Photo: Franz Kafka, vers 1910, à l’époque où il découvre le théâtre yiddish à Prague. La rencontre avec l’acteur Yitskhok Löwy et la culture yiddish marque profondément son rapport au judaïsme et à la littérature)