Parmi les écrivains yiddish issus des ruines de l’Europe juive, Yechiel Granatsztajn (יחיאל גראנאטשטיין) occupe une place particulière. Il ne fut ni un romancier de salon ni un intellectuel éloigné des événements qu’il racontait. Il fut un homme qui traversa la catastrophe, combattit les nazis les armes à la main, participa au sauvetage des survivants après la guerre, puis consacra le reste de sa vie à préserver par l’écriture le souvenir d’un monde détruit. Son œuvre constitue à la fois un témoignage historique, une chronique religieuse et une méditation sur la résistance juive.
Enfance et jeunesse en Pologne
Yechiel Granatsztajn naît le 6 juin 1913 à Lublin, l’une des grandes villes juives de Pologne. Cette cité, où se trouvait la célèbre Yeshiva des Sages de Lublin, était alors un centre important de la vie religieuse et culturelle juive. Il grandit dans un milieu profondément attaché à la tradition tout en étant ouvert à la presse et à la littérature yiddish.
Très tôt, il manifeste un goût marqué pour l’écriture. Dans les années 1930, il collabore déjà à plusieurs journaux et périodiques yiddish, notamment Dos Yiddishe Tagblat et diverses publications liées à l’Agoudat Israël. Il appartient à cette génération d’écrivains orthodoxes qui considèrent le yiddish non seulement comme la langue du peuple juif, mais aussi comme un instrument de création littéraire.
Entre 1936 et 1939, il vit à Łódź, deuxième grande métropole juive de Pologne. Comme beaucoup de jeunes hommes polonais de son époque, il effectue un entraînement militaire dans l’armée polonaise. Cette expérience, qui semble alors anodine, lui sauvera plus tard la vie.
La guerre et la fuite vers l’Est
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Quelques semaines plus tard, l’Union soviétique entre à son tour dans le pays conformément au pacte germano-soviétique.
Granatsztajn parvient à fuir vers la zone occupée par les Soviétiques et gagne Słonim, aujourd’hui en Biélorussie. Mais ce répit est de courte durée. En juin 1941, l’opération Barbarossa déclenche l’invasion allemande de l’Union soviétique. Słonim tombe rapidement aux mains des nazis et sa population juive est enfermée dans un ghetto.
Comme des dizaines de milliers d’autres Juifs d’Europe orientale, il est confronté à un choix tragique : attendre la déportation ou tenter une fuite presque impossible.
Dans les forêts : un partisan juif
En 1942, Granatsztajn réussit à s’échapper du ghetto et rejoint les forêts environnantes. Commence alors l’épisode le plus extraordinaire de sa vie.
Grâce à sa formation militaire et au fait qu’il possède une arme automatique, il est accepté dans les unités partisanes qui combattent les Allemands. Son expérience lui révèle toutefois une réalité souvent ignorée : les partisans soviétiques n’étaient pas toujours accueillants envers les combattants juifs. L’antisémitisme existait également dans certaines formations censées lutter contre le nazisme.
Granatsztajn combat néanmoins pendant plusieurs années. Il participe aux opérations de sabotage, aux embuscades et aux actions de guérilla menées dans les forêts de Biélorussie.
Cette période le marque profondément. Plus tard, il insistera sur une vérité essentielle : la résistance juive ne se limita pas aux soulèvements des ghettos. Des milliers de Juifs prirent aussi les armes dans les forêts de l’Est européen. Son témoignage contribuera à faire connaître cette dimension longtemps négligée de l’histoire de la Shoah.
Après la guerre : sauver les survivants
Lorsque la guerre s’achève, Granatsztajn retourne à Łódź.
La ville est devenue l’un des principaux centres de regroupement des survivants juifs de Pologne. Les communautés ont été anéanties, mais des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants cherchent encore un chemin vers une nouvelle vie.
Granatsztajn s’engage alors dans l’aide aux réfugiés. Depuis une adresse devenue célèbre parmi les survivants, au 66 rue Wschodnia à Łódź, il participe à l’organisation des départs vers l’Ouest.
En 1946, il s’installe à Paris, qui est alors l’un des grands centres de transit des rescapés juifs d’Europe. Jusqu’en 1950, il poursuit cette activité de secours et d’accompagnement des réfugiés.
« Ich hob gevolt lebn » : le livre qui le rend célèbre
À Paris paraît en 1950 son ouvrage le plus important :
« Ich hob gevolt lebn » (« J’ai voulu vivre »).
Ce livre est à la fois un témoignage autobiographique et un récit d’aventures tragiques. Granatstein y raconte sa fuite, sa vie dans le ghetto, son entrée dans les forêts et ses années parmi les partisans.
L’ouvrage présente une particularité rare : il ne décrit pas seulement la violence nazie, mais également les tensions, les rivalités et parfois l’antisémitisme rencontrés au sein de certains groupes de résistants soviétiques. Cette franchise donne au texte une grande valeur historique.
Le livre connaît plusieurs vies :
la version originale yiddish (Ich hob gevolt lebn, 1950) ;
une première traduction hébraïque (Yehudi Ba-Ya’ar, « Un Juif dans la forêt ») ;
une version hébraïque revue par l’auteur ;
une traduction anglaise sous le titre The War of a Jewish Partisan.
Aujourd’hui encore, cet ouvrage demeure l’un des témoignages les plus importants sur les partisns juifs de Biélorussie.
Installation en Israël
Au début des années 1950, Granatsztajn émigre en Israël. Il y poursuit une activité littéraire intense pendant plus d’un demi-siècle.
Il collabore à plusieurs journaux religieux et culturels, parmi lesquels :
Shearim ;
HaModia ;
HaTzofe ;
d’autres périodiques hébraïques et yiddish.
Contrairement à de nombreux auteurs yiddish dont l’œuvre s’éteint progressivement après la guerre, Granatsztajn continue à écrire abondamment, aussi bien en yiddish qu’en hébreu.
Un écrivain de la mémoire
Son œuvre couvre plusieurs domaines :
La Shoah
Il publie des récits et études consacrés à la résistance juive et à l’expérience religieuse pendant la destruction des communautés d’Europe orientale.
Le monde hassidique
Profondément attaché à ses racines religieuses, il rédige des biographies de rabbins et d’Admorim.
Son ouvrage le plus connu dans ce domaine est consacré à son beau-père, le Rebbe de Radoshitz, Rabbi Yitzhak Shmuel Eliyahu Finkler, dont il raconte la vie ainsi que les épreuves traversées dans les ghettos et les camps. Ce livre sera également traduit en anglais sous le titre One Jew’s Power, One Jew’s Glory.
L’histoire religieuse juive
Il s’intéresse aussi aux disciples du Baal Shem Tov, aux migrations vers la Terre d’Israël et à l’histoire du judaïsme traditionnel. Plusieurs ouvrages sont consacrés à ces sujets.
La fiction
Granatsztajn écrit également des romans et recueils de nouvelles où apparaissent fréquemment les thèmes de l’exil, de la fidélité religieuse et de la reconstruction après la catastrophe.
Une vision particulière de la résistance
L’importance historique de Granatschtein tient aussi à son regard.
Dans l’historiographie israélienne des premières décennies, l’accent fut souvent mis sur les mouvements de résistance laïques ou sionistes. Granatsztajn, lui, met en lumière une autre réalité : celle des Juifs religieux qui résistèrent, combattirent ou préservèrent dans leur foi dans des conditions extrêmes.
Son livre HaGevurah HaAheret (« L’autre héroïsme ») est représentatif de cette démarche. Il cherche à montrer que la résistance juive ne fut pas seulement militaire, mais aussi spirituelle.
Les dernières années
Jusqu’à un âge très avancé, Granatsztajn continue à publier.
Il appartient à la dernière génération d’écrivains yiddish nés avant la Première Guerre mondiale et ayant vécu l’intégralité de la civilisation juive d’Europe orientale avant sa destruction. Ses livres deviennent progressivement des archives de mémoire autant que des œuvres littéraires.
Il s’éteint en Israël le 7 février 2008, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Héritage
Yechiel Granatsztajn appartient à cette catégorie rare d’écrivains qui furent à la fois témoins, acteurs et historiens de leur époque.
Né dans la Pologne juive traditionnelle, combattant dans les forêts de Biélorussie, sauveteur de survivants après la guerre, puis auteur en Israël, il incarne à lui seul plusieurs chapitres majeurs de l’histoire juive du XXᵉ siècle.
Son œuvre demeure précieuse parce qu’elle conserve trois mondes aujourd’hui disparus :
le yiddishland de Pologne ;
la résistance juive dans les forêts de l’Est ;
l’univers religieux des survivants qui reconstruisirent leur vie après la Shoah.
Pour l’historien comme pour le lecteur de littérature yiddish, Yechiel Granatsztajn reste l’une des voix les plus authentiques de cette génération qui voulut, selon le titre de son livre le plus célèbre, Vivre malgré tout.
