Le 10 juin 1902, à Vilna (aujourd’hui Vilnius, en Lituanie), Hirsh Lekert, jeune cordonnier juif de vingt-deux ans et militant du Bund (Union générale des travailleurs juifs), est conduit à la potence.
Quelques semaines plus tôt, il avait tenté d’abattre le gouverneur de la province, le général Viktor von Wahl. Il ne l’avait que blessé au bras et à la jambe avant d’être immédiatement arrêté.
Pour comprendre ce geste, il faut revenir aux événements du printemps 1902. Le Bund organisait alors des manifestations ouvrières à Vilna.
Après les rassemblements du Premier Mai, von Wahl ordonna l’arrestation de nombreux manifestants et, fait particulièrement humiliant, la flagellation publique de vingt ouvriers juifs et de six ouvriers polonais.
Cette peine corporelle, associée dans les esprits à l’arbitraire tsariste et à l’époque du servage, provoqua une immense indignation dans la population juive de la ville.
Le 18 mai 1902, à la sortie d’un spectacle de cirque, Lekert tira deux coups de revolver sur le gouverneur. Son acte était autant politique que symbolique : il voulait laver l’affront infligé aux ouvriers juifs.
Arrêté sur-le-champ, il fut battu puis traduit devant un tribunal militaire. Sous la pression des autorités de Saint-Pétersbourg, le verdict était pratiquement acquis d’avance.
Le moment le plus célèbre de son procès fut son refus de demander grâce. Des notables et même un rabbin lui conseillèrent de solliciter la clémence du tsar. Il s’y opposa. Devant ses juges, il affirma agir au nom de la dignité des travailleurs juifs humiliés. Cette attitude transforma un simple militant ouvrier en figure de martyr révolutionnaire.
Le matin du 10 juin 1902, il fut pendu. Selon plusieurs témoignages, il conserva jusqu’au bout une attitude de défi.
Les autorités allèrent jusqu’à enterrer son corps dans un terrain militaire dont l’emplacement exact fut dissimulé afin d’empêcher tout pèlerinage ou manifestation de sympathie.
Mais l’effet fut inverse. Dans une grande partie du monde ouvrier juif de l’Empire russe, Hirsh Lekert devint un héros. Des chansons populaires furent composées en son honneur ; des pièces de théâtre yiddish lui furent consacrées ; des poètes comme H. Leivick ou plus tard Abraham Sutzkever évoquèrent sa mémoire. Chaque anniversaire de sa mort fut commémoré dans les milieux bundistes.
La ballade de Hirsh Lekert
Azoy vi Hershke iz fun shtub aroysgegangen,
Gezogt hot er: „A gutinke nakht.”
Azoy vi Hershke iz tsum tsirk tsugegangen,
A kleyne vayle hot er dort farbrakht.
Vi Hershke iz bay der lozhe geshtanen,
Zayn blik hot er gevorfn oyf vayt;
Ven der gubernator iz fun tsirk aroysgegangen,
Hot er im geshosn in a zayt.
Ay, brider, ir zolt zikh nit dershrekn,
Dem shtrik vos m’hot farvorfn oyf mir;
Az mayn froy vet a zun geboyrn,
A nomen zolt ir gebn nokh mir.
Ay, brider, ir zolt mikh nit fargesn,
Di velt vet mit mir nokh ton klingen;
Fun di tiranen nekome zolt ir nemen,
Un a lid fun mir zolt ir zingen.
Traduction
Lorsque Hershke quitta sa maison,
il dit : « Quelle belle nuit. »
Lorsqu’il se rendit au cirque,
il y passa un petit moment.
Debout près de la loge,
il promena son regard au loin ;
lorsque le gouverneur sortit du cirque,
il lui tira dans le flanc.
Ah, frères, ne vous effrayez pas
de la corde qu’on a jetée sur moi ;
si ma femme met au monde un fils,
donnez-lui mon nom.
Ah, frères, ne m’oubliez pas,
le monde résonnera encore de mon nom ;
des tyrans prenez vengeance,
et chantez une chanson sur moi.
Di lererin Mire – L’institutrice Mira
41 ans plus tard, le 10 mai 1943, dans l’horreur du Ghetto de Vilna, Avrom Sutzkever célèbre dans un poème la figure de l’institutrice Mira. Alors que ne survivent plus que quelques uns des 130 enfants de sa classe; Mira qui est pour eux plus qu’une institutrice, une mère et une soeur, s’efforce de leur donner du courage en évoquant l’héroïsme de Lekert.
Ir hoit vert a shoyb in flekn,
nor s’tor zey nit Mire di kinder antplekn.
Farbayst zi di lip un mit gvure banayter
dertseylt zi fun Lekertn, muntert zey vayter.
Sa peau devient une vitre tachée,
mais Mire ne doit pas les montrer aux enfants.
Alors, elle se mord la lèvre et d’un nouveau courage
Leur raconte l’histoire de Lekert, les encourage encore.
L’histoire de Lekert est révélatrice d’une évolution profonde du judaïsme d’Europe orientale au début du XXᵉ siècle. Pendant des siècles, les Juifs avaient généralement répondu aux persécutions par l’endurance, la négociation ou l’attente messianique.
Avec le Bund apparaît une génération nouvelle qui revendique le droit de résister activement. Qu’on approuve ou non son geste, Hirsh Lekert incarna pour beaucoup cette transformation : le passage du Juif victime au Juif qui refuse l’humiliation.
Dans la mémoire yiddish, son nom est resté associé à cette phrase souvent répétée dans les récits bundistes : « Lekert est mort pour l’honneur de l’ouvrier juif. » Même plus d’un siècle après sa pendaison, il demeure l’un des martyrs les plus célèbres du mouvement ouvrier juif d’Europe orientale.
