11 juin 1935. Mort accidentelle à 39 ans de Yosl Cutler, l’homme qui faisait parler les marionnettes en yiddish.

Origines et immigration

Yosl Cutler (en yiddish : יאסל קאטלער) naît en 1896 à Troyanov (aujourd’hui Troïaniv, dans le raion de Jytomyr, en Ukraine), alors partie de l’Empire russe. Fils orphelin d’un boucher, il émigre aux États-Unis en 1911 avec un frère aîné. Il s’installe sur le Lower East Side de New York, le cœur battant de la vie juive américaine de l’époque.

À son arrivée, il trouve d’abord du travail comme peintre en bâtiment et comme peintre d’enseignes. Rien ne laisse encore présager le foisonnement créatif qui allait suivre.

L’entrée dans le monde yiddish : la rencontre décisive avec Moyshe Nadir

C’est le maître satiriste Moyshe Nadir qui introduit Cutler dans le monde des lettres yiddish, en faisant de lui son protégé. Cette rencontre déterminante transforme l’humble peintre d’enseignes en écrivain et caricaturiste. Dès 1922, Cutler commence à rédiger des vignettes absurdistes et parodiques qu’il illustre lui-même, et travaille comme caricaturiste pour la presse yiddish.

Le second tournant majeur: la rencontre avec Zuni Maud et les débuts artistiques communs.

C’est dans les bureaux du magazine satirique yiddish Der groyser kundes (« Le Grand Farceur ») que Cutler rencontre Zuni Maud, au début des années 1920, alors que tous deux y travaillent comme caricaturistes. Les deux artistes deviennent rapidement inséparables. Ils ouvrent ensemble un petit atelier sur Union Square, où ils vendent des œuvres d’art et peignent des meubles.

Leur complémentarité est frappante. Le poète Melech Ravitch la décrit en ces termes : « Maud est petit, Cutler est grand ; Maud a une basse profonde et sombre, Cutler a un ténor vif, effronté et juvénile ; Maud est tout imprégné de la tradition folklorique juive, Cutler est expressionniste — mais ensemble, tout contraste disparaît. »
L’écrivain yiddish Noyekh Shteynbarg nuance ce portrait :
« Cutler est l’opposé de Maud. Maud est difficile, Cutler — facile. Maud est têtu, Cutler — conciliant. Maud est d’une critique brutale, Cutler — naïf et doux. »

La naissance du théâtre Modicut

En 1923, Cutler est engagé aux côtés de Zuni Maud et du peintre Jack Tworkov comme décorateur et costumier pour le Yiddish Art Theatre de Maurice Schwartz, où il acquiert une première expérience de la marionnette. Il faut noter que Cutler avait été exposé aux marionnettes dès son enfance en Ukraine, où les spectacles étaient fréquemment antisémites — « mais il aimait les marionnettes ».

En 1924, le directeur du Yiddish Art Theatre Maurice Schwartz leur demande de fabriquer des marionnettes pour une scène de sa nouvelle production, Di kishefmakherin (La Sorcière). Ils construisent les marionnettes, mais Schwartz décide finalement de ne pas les utiliser. Rejetés, Maud et Cutler emportent leurs créations dans les cafés littéraires qu’ils fréquentaient et y font leur numéro. L’idée d’un vrai théâtre de marionnettes yiddish germe alors.

Sans aucune expérience dans la gestion d’une telle entreprise, ils prennent l’idée au sérieux, retournent à leur atelier, créent une série de « petits Juifs », écrivent des scénarios et louent une ancienne usine de confection sur la 12e Rue, près de la 2e Avenue, qui devient leur premier théâtre.

En 1925, le trio ouvre le théâtre Modjacot — un mot-valise formé de leurs noms —, premier théâtre de marionnettes en langue yiddish aux États-Unis. Lorsque Tworkov quitte l’aventure en 1926, insatisfait de l’orientation socialiste des pièces, le nom est raccourci en Modicut.

L’esthétique et le répertoire du Modicut

Les marionnettes du Modicut étaient grotesques et les décors tendaient au surréalisme. Les pièces délivraient une satire acérée et artisanale de la vie yiddish, avec une vision politique de gauche, tout en maintenant un fil comique. La collaboration de Cutler et Maud était constamment nourrie de commentaire social, de surréalisme, de cubisme et d’humour cynique.

Le répertoire était diversifié : pièces de Nadir et d’Avrom Reyzen, adaptations de Pourimspiln et satires originales traitant des travers et des hypocrisies du vieux monde yiddish. Les pièces abordaient fréquemment la libération sexuelle et, dans les années 1930, des thèmes pro-communistes. Les luttes de la classe ouvrière y étaient représentées, avec Franklin Roosevelt et William Randolph Hearst transformés en lapins comiques.

Bien que leurs spectacles fussent en langue yiddish, leur renommée se répandit jusqu’aux publics non yiddishophones, qui comprenaient les pièces grâce à la brillante conception des marionnettes et au talent avec lequel les Modicuts les animaient.
Un aspect fondamental de leur démarche était la réappropriation d’un art perçu comme étranger : les spectacles de marionnettes slaves à caractère antisémite, combinés à l’interdit juif de créer des images taillées, faisaient de la marionnette « un art radicalement non juif ». En se l’appropriant, Maud et Cutler accomplissaient un geste culturel fort.

Le succès et les tournées mondiales

Le Modicut fut un succès immédiat, avec neuf représentations à guichet fermé par semaine. Maud et Cutler emmenèrent leurs marionnettes à travers le pays et à travers le monde — en Europe et en Union soviétique.

À partir de 1929, le Modicut tourna pendant trois ans : d’abord en Amérique, puis en Europe, avec des étapes à Londres, Paris, Vilna, Varsovie et Amsterdam, avant de terminer en Union soviétique.
Les tournées européennes furent triomphales : à Vilna, ils jouèrent 75 représentations à guichet fermé en un seul mois. À Varsovie, la presse yiddish les encensa, recommandant le spectacle à « tous les travailleurs juifs », et notant : « Tout le programme est plein d’un humour folklorique extraordinaire, d’idées merveilleuses et d’une technique splendide. »

En 1932, invités à demeurer en Union soviétique pour diriger un collectif de théâtre de marionnettes yiddish, ils refusèrent et rentrèrent aux États-Unis.

La rupture avec Zuni Maud (1933)

En 1933, ils se brouillèrent dans une querelle légendaire dont les causes exactes restent inconnues. Cette rupture mit fin au duo. Chacun continua à se produire seul ou avec d’autres partenaires, mais sans jamais retrouver la magie ni le succès qu’ils avaient connus ensemble.

L’hypothèse la plus répandue sur cette rupture est d’ordre sentimental : lors du voyage en URSS, le trio comprenait Bessie, la petite amie de Zuni, dont le frère avait fini par l’épouser après avoir financé son traitement contre la tuberculose — une situation triangulaire explosive.

Les dernières années : écriture, caricature et le projet Crisis Dybbuk

Après la séparation, Cutler continua de travailler dans de multiples médias pour des publications et des organismes juifs. Il participa à des spectacles de marionnettes, à l’écriture et à des performances au Workers’ Laboratory, tout en rédigeant une chronique quotidienne pour le journal yiddish communiste Morgn Freiheit, dont il était également le caricaturiste.

C’est probablement comme caricaturiste du quotidien communiste juif The Freiheit qu’il est le mieux connu du grand public.

Cutler consacra ses dernières années à un projet ambitieux qu’il appelait Crisis Dibek. Il souhaitait créer un spectacle de marionnettes pour remplir une soirée entière. Il avait choisi le thème du Dybbuk pour parodier les vertus et révéler leur vraie valeur. C’était aussi une satire politique, montrant que les « remèdes de charlatan » proposés pour soigner la crise économique des années 1930 n’avaient pour but que d’égarer le peuple.

La mort tragique (11 juin 1935)

Le soir du 11 juin 1935, la shérif du comté arriva sur les lieux d’une collision frontale sur la Route 65, à environ trois kilomètres au nord d’Iowa Falls. Parmi les débris de métal tordu et de verre brisé gisaient des petits corps immobiles — des personnages juifs et de célèbres hommes politiques : non pas de vraies personnes, mais des marionnettes.

Dans le siège passager se trouvait un homme blessé si grièvement qu’il mourut à l’hôpital peu après. C’était Yosl Cutler, qui était en tournée à travers les États-Unis, donnant des spectacles de marionnettes yiddish dans des communautés juives éloignées. Un commerçant d’Omaha avait voulu s’accaparer la route.

Trois jours plus tard, 10 000 personnes assistèrent à ses funérailles à New York, témoignage éloquent de l’amour que lui portait la communauté yiddish américaine. Il fut enterré dans le cimetière de l’International Workers Order.

Héritage

Ses collègues l’aimaient, les enfants se délectaient à réciter ses comptines, les critiques s’émerveillaient de la naïveté désarmante et de la rare félicité de son style, les lecteurs du Jewish Morning Freiheit se régalaient de ses humoresques et de ses caricatures drolatiques, et le public des théâtres réclamait des bis à la présentation de ses inimitables marionnettes.

En 2015, le collectif théâtral Great Small Works créa Muttergang and Other Cheerful Downfalls, une revisitation bilingue yiddish-anglais des œuvres de Maud et Cutler, reprenant des scénarios originaux et utilisant marionnettes et acteurs.

Artiste polymorphe et inclassable, Yosl Cutler reste l’une des figures les plus originales de la culture yiddish américaine du XXe siècle — caricaturiste féroce, poète tendre, marionnettiste génial et satiriste politique dont le rire, toujours, cachait une conscience aiguë des injustices du monde.

(Photo: Yosl Cutler, Bessie Maud et Zuni Maud,lors d’une tournée en Union soviétique en 1931-1932. Les marionnettes représentent (de gauche à droite) Mahatma Gandhi, le Premier ministre britannique Ramsay MacDonald, le ministre français Aristide Briand, Wall Street et Herbert Hoover.)