A BUSHE UN A KHARPE!
J’ai sursauté en entendant Marek Halter affirmer avec aplomb, à propos d’Alain Finkielkraut qui a dit « J’ai honte d’Israël », que le mot honte n’existait pas dans la Bible.
Une discussion sur le fond n’aurait pas sa place ici, mais une discussion lexicale oui, car, comme l’apprenne parfois avec douleur les étudiants en yiddish, le yiddish est pétri d’hébraïsmes.
Parmi ceux-ci, il est une expression très connue:
A bushe un a kharpe, une honte absolue!
N’étant ni hébraïsant, ni érudit biblique, je me suis tourné vers mon IA préférée, la sommant de m’expliquer.
Et elle m’explique qu’il n’y a pas un mot pour dire honte dans la Bible, mais trois!
1. Genèse 2:25 — la honte intérieure (בוש)
וַיִּהְיוּ שְׁנֵיהֶם עֲרוּמִּים הָאָדָם וְאִשְׁתּוֹ וְלֹא יִתְבֹּשָׁשׁוּ׃
Vayihyou shnéhem aroumim ha-adam ve-ishto, velo yitboshashou.
« L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient pas honte. »
Le verbe :
יִתְבֹּשָׁשׁוּ (yitboshashou)
vient de la racine ב־ו־שׁ (b-w-sh) : avoir honte, être confus.
2. Psaume 97:7 — la confusion des idolâtres
יֵבֹשׁוּ כָּל־עֹבְדֵי פֶסֶל
Yevoshou kol ‘ovdei pesel.
« Qu’ils soient couverts de honte, tous les adorateurs d’idoles. »
Le mot :
יֵבֹשׁוּ (yevoshou)
= « ils auront honte », « ils seront confondus ».
3. Genèse 30:23 — l’opprobre de Rachel (חרפּה)
וַתַּהַר וַתֵּלֶד בֵּן וַתֹּאמֶר אָסַף אֱלֹהִים אֶת־חֶרְפָּתִי׃
Vatahar vateled ben, vatomer : asaf Elohim et kherpati.
« Elle conçut et enfanta un fils, et elle dit : Dieu a ôté mon opprobre. »
Le mot :
חֶרְפָּתִי (kherpati)
= « mon opprobre », « ma honte publique ».
4. Ézéchiel 34:29 — l’opprobre des nations
וְלֹא־יִהְיוּ עוֹד אֲסֻפֵי רָעָב בָּאָרֶץ וְלֹא־יִשְׂאוּ עוֹד כְּלִמַּת הַגּוֹיִם׃
Dans ce verset précis, le mot utilisé n’est pas kherpah mais :
כְּלִמָּה — kelimah
qui signifie aussi :
humiliation,
ignominie,
honte publique.
Traduction :
« Ils ne porteront plus l’humiliation des nations. »
Une troisième nuance : כְּלִמָּה (kelimah)
Ce mot est très intéressant car il se situe un peu entre :
la honte intérieure,
et l’humiliation publique.
Il évoque souvent :
l’abaissement,
la disgrâce,
la confusion humiliante.
Ainsi, la Bible hébraïque possède en réalité plusieurs registres du « honteux » :
– la confusion intérieure, la honte ressentie,
– l’opprobre social, l’humiliation publique
– l’ignominie, la disgrâce humiliante
Le yiddish « a bushe un a kharpe » désigne donc une honte ressentie tant intérieurement qu’extérieurement.
