Le 12 juin 1929, deux petites filles juives naissent en Europe.
L’une voit le jour à Francfort-sur-le-Main. Elle s’appelle Anne Frank.
L’autre naît à Cracovie. Elle s’appelle Rutka Laskier.
Rien, ce jour-là, ne laisse présager que leurs noms traverseront le temps. Elles grandissent dans des familles cultivées, fréquentent l’école, lisent, rêvent à leur avenir. Comme tant d’enfants juifs de leur génération, elles appartiennent à un monde qui se croit encore solidement enraciné dans la civilisation européenne.
L’Histoire en décidera autrement.
Toutes deux seront assassinées par les nazis avant d’avoir atteint l’âge adulte. Toutes deux laisseront derrière elles un journal intime qui compte parmi les témoignages les plus émouvants de la Shoah. Pourtant, si Anne Frank est devenue l’un des symboles universels du XXᵉ siècle, Rutka Laskier est restée longtemps une voix presque oubliée. Leurs vies présentent d’étonnantes similitudes ; leur destin mémoriel, lui, raconte une autre histoire.
Anne Frank grandit d’abord en Allemagne. Son père, Otto Frank, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, appartient à cette bourgeoisie juive allemande qui se sent pleinement intégrée à la nation. L’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 détruit cette certitude. Les Frank quittent l’Allemagne pour les Pays-Bas et s’installent à Amsterdam.
Rutka Laskier grandit en Pologne. Son père, Yaakov Laskier, dirige une banque. La famille appartient à ce milieu juif urbain et largement polonisé qui participe à la vie économique et culturelle du pays. Rutka fréquente l’école polonaise et écrit naturellement dans cette langue. Comme Anne, elle appartient à une génération qui regarde vers l’avenir, non vers le passé.
Puis vient la guerre.
Le 12 juin 1942, pour son treizième anniversaire, Anne reçoit un carnet à couverture rouge et blanche. Elle commence aussitôt à écrire. Quelques semaines plus tard, la famille Frank entre dans la clandestinité. Pendant plus de deux ans, cachée dans l’Annexe d’Amsterdam, Anne confie à son journal ses peurs, ses colères, ses ambitions, ses rêves de devenir écrivaine et ses premiers émois amoureux.
Rutka commence son propre journal quelques mois plus tard, le 19 janvier 1943. Mais elle écrit dans un autre univers. Elle vit dans le ghetto de Będzin, en Haute-Silésie. Là où Anne observe la guerre derrière les murs d’une cachette, Rutka la voit à sa porte. Elle assiste aux rafles, entend parler des déportations et sait déjà que ceux qui partent vers Auschwitz ne reviennent généralement pas.
Cette différence donne aux deux journaux des tonalités distinctes.
Chez Anne, malgré les angoisses, demeure souvent une confiance dans l’avenir. Elle continue d’imaginer sa vie après la guerre. Sa célèbre phrase sur la bonté humaine, souvent citée, résume cette espérance obstinée.
Chez Rutka, l’ombre est plus proche. Son regard est parfois plus désenchanté, plus lucide aussi sur la catastrophe qui se déroule autour d’elle. Pourtant, elle reste une adolescente. Elle parle de ses amies, de ses émotions, de ses rêves, d’un garçon qui lui plaît. La vie continue à se frayer un chemin jusque dans les ténèbres.
C’est sans doute ce qui bouleverse le plus à la lecture de ces deux journaux. Ils ne sont pas seulement des documents historiques. Ils sont les confidences de deux jeunes filles qui refusent, chacune à sa manière, de laisser la barbarie définir entièrement leur existence.
La fin est connue.
En août 1943, Rutka est déportée à Auschwitz. Elle y est assassinée à l’âge de quatorze ans.
Le 4 août 1944, l’Annexe est découverte. Anne Frank est arrêtée avec les autres occupants de la cachette. Après Westerbork et Auschwitz, elle est transférée à Bergen-Belsen où elle meurt du typhus au début de 1945, quelques semaines avant la libération du camp.
Une étrange symétrie se dessine alors. Dans les deux familles, seul le père survit.
Mais c’est à partir de ce moment que les destins d’Anne et de Rutka se séparent.
Otto Frank découvre que Miep Gies a sauvé les cahiers de sa fille. En les lisant, il comprend qu’il ne s’agit pas seulement d’un souvenir familial. Il entreprend de les publier. En 1947 paraît la première édition du Journal d’Anne Frank. Le livre est traduit, diffusé, adapté au théâtre puis au cinéma. Au fil des décennies, Anne Frank devient l’un des visages les plus connus de la Shoah.
Le cahier de Rutka connaît une tout autre destinée.
Avant sa déportation, elle l’a confié à une amie polonaise, Stanisława Sapińska. Celle-ci le cache sous le plancher de sa maison. Là, le manuscrit demeure oublié pendant plus d’un demi-siècle. Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’il est redécouvert, publié et traduit.
Lorsque le monde découvre enfin Rutka Laskier, Anne Frank est déjà devenue une figure universelle.
Pourquoi une telle différence ?
Le hasard de la conservation des archives joue son rôle. Le moment de la publication également. Mais il existe une raison plus profonde.
Anne Frank est progressivement devenue un symbole. Son histoire possède une force narrative exceptionnelle : une adolescente enfermée écrit un journal, rêve de devenir écrivaine, meurt dans un camp, et son livre survit. Cette histoire est immédiatement compréhensible par tous, quels que soient leur pays ou leur culture.
Peu à peu, Anne Frank cesse d’être seulement Anne Frank. Elle devient l’incarnation de l’enfance persécutée, de l’innocence détruite par la haine.
Cette universalisation lui assure une célébrité mondiale. Mais elle comporte aussi un risque.
Au fil du temps, certains ont parfois mis davantage l’accent sur le message général d’espoir et de tolérance que sur la réalité historique de son destin. Anne Frank est alors présentée comme une victime universelle de l’intolérance plutôt que comme une jeune Juive assassinée parce qu’elle était juive.
Cette tension est apparue au grand jour en 2018 lorsqu’un employé juif orthodoxe de la Maison Anne Frank d’Amsterdam, Barry Vingerling, dénonça les réticences de la direction à l’égard du port visible de sa kippa, au nom de la “neutralité” de l’institution. On lui aurait proposé de la couvrir par une casquette portant le logo du musée. Après plusieurs mois de débat interne — environ six mois selon plusieurs comptes rendus — la Maison Anne Frank décida finalement d’autoriser le port de signes religieux par ses employés.
L’affaire devint symboliquement explosive pour une raison évidente : dans la maison d’une jeune fille juive contrainte de se cacher parce qu’elle était juive, un employé juif disait devoir cacher un signe de son identité juive. Vingerling résumait le paradoxe ainsi : « Ici, de tous les lieux, où Anne Frank a dû se cacher à cause de son identité, je devrais cacher mon identité juive ? »
Rutka Laskier, elle, échappe largement à ce phénomène. Son journal est plus difficile à détacher de son contexte. Il est profondément enraciné dans l’univers des ghettos de Pologne, dans l’expérience spécifiquement juive de l’extermination. Là où Anne est devenue un symbole universel, Rutka demeure une voix particulière, celle d’une adolescente juive polonaise prise dans le cœur même de la machine meurtrière.
Le journal d’Anne Frank est devenu un phénomène mondial — adapté au théâtre, au cinéma, traduit en plus de 70 langues, avec un musée visité par des millions de personnes chaque année à Amsterdam. Celui de Rutka est resté plus confidentiel, malgré un documentaire de la BBC en 2009 et une comédie musicale intitulée Rutka créée en 2024. 
Cette asymétrie est cruelle, mais elle n’est pas le reflet d’une inégalité de valeur entre les deux témoignages. Elle dit quelque chose de plus sombre : la mémoire de la Shoah s’est construite autour de quelques figures emblématiques, tandis que des centaines de milliers d’enfants comme Rutka — aussi intelligents, aussi vivants, aussi irremplaçables — sont restés dans l’ombre.
La postface de Marek Halter dans l’édition française évoque d’ailleurs les complexes relations entre Polonais et Juifs qui ont partagé leur histoire commune  — une mémoire encore plus difficile à intégrer pour la Pologne que le récit d’Amsterdam ne l’a jamais été pour les Pays-Bas.
Les deux journaux forment, ensemble, un diptyque essentiel : deux jeunes filles nées le même jour, mortes à quinze ans dans la même catastrophe, et qui ont eu l’instinct de confier leurs mots à du papier pour que quelque chose survive.
