19 juin 1953. Exécution sur la chaise éléctrique de Julius et Ethel Rosenberg. Les Rosenberg étaient bien coupables, mais jusqu’à quel point?

Dans le New York yiddish

Le 19 juin 1953, Julius et Ethel Rosenberg sont exécutés à la prison de Sing Sing, dans l’État de New York. Condamnés deux ans plus tôt pour conspiration en vue de transmettre des secrets atomiques à l’Union soviétique, ils deviennent les premiers civils américains exécutés en temps de paix pour espionnage. Peu d’affaires judiciaires ont suscité une émotion comparable aux États-Unis et à l’étranger. Des manifestations ont lieu dans plusieurs pays, des responsables religieux et des intellectuels demandent la grâce du couple, tandis que le gouvernement américain présente leur condamnation comme la preuve de sa détermination face à l’espionnage soviétique.

Pour comprendre comment un jeune couple juif new-yorkais est devenu l’un des symboles les plus controversés de la guerre froide, il faut revenir plusieurs décennies en arrière.
Julius Rosenberg naît en 1918 dans le Lower East Side de Manhattan. Ses parents appartiennent à cette immense vague d’immigration juive venue d’Europe orientale entre la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ.
Ethel Greenglass, née en 1915, grandit dans un milieu semblable. Le quartier où ils vivent est alors l’un des plus grands centres de vie juive du monde. On y entend le yiddish à chaque coin de rue, les journaux yiddish se vendent par dizaines de milliers d’exemplaires et les débats politiques animent les cafés, les syndicats et les associations.
Leurs familles ont quitté l’Empire russe pour échapper à la pauvreté, aux discriminations et à la violence antisémite. Comme beaucoup d’enfants d’immigrants, Julius et Ethel grandissent entre deux univers : celui de la tradition familiale et celui de l’Amérique moderne, dont ils espèrent partager les promesses.

Le temps des espérances

Les années 1930 sont marquées par la Grande Dépression. Le chômage, la précarité et les inégalités nourrissent les engagements politiques. Dans les quartiers populaires juifs de New York, le socialisme, le syndicalisme et le communisme exercent une influence importante.

Il est difficile aujourd’hui de mesurer l’attrait que pouvait représenter alors le communisme pour une partie de la jeunesse. L’Union soviétique apparaissait à certains comme une expérience sociale nouvelle, tandis que la montée du fascisme en Europe renforçait l’idée que les mouvements de gauche constituaient un rempart contre Hitler et ses alliés.

Julius rejoint les organisations de jeunesse communistes. Ethel partage ses convictions. Ils se marient en 1939, l’année même où la guerre éclate en Europe.
Rien ne les distingue encore de nombreux autres militants de leur génération.

La peur rouge

La Seconde Guerre mondiale transforme profondément l’équilibre du monde. Pendant quelques années, les États-Unis et l’Union soviétique combattent ensemble contre l’Allemagne nazie. Mais cette alliance disparaît presque aussitôt après la victoire.
À partir de 1945, la guerre froide s’installe. L’Europe est divisée. Les anciens alliés deviennent adversaires. L’arme atomique devient l’enjeu central de la rivalité entre les deux superpuissances.

Lorsque l’Union soviétique fait exploser sa première bombe atomique en août 1949, la surprise est immense à Washington. Les dirigeants américains pensaient disposer d’une avance beaucoup plus importante.

L’hypothèse d’un vaste réseau d’espionnage soviétique gagne rapidement du terrain.
Les enquêtes conduisent d’abord au physicien Klaus Fuchs, scientifique ayant participé au projet Manhattan. Ses aveux permettent de remonter jusqu’à plusieurs intermédiaires, puis jusqu’à David Greenglass, ancien technicien du centre nucléaire de Los Alamos.
Greenglass est aussi le frère d’Ethel Rosenberg.

Un procès sous tension

Arrêté, David Greenglass accepte de collaborer avec l’accusation. Il affirme que Julius Rosenberg dirigeait un réseau transmettant des informations aux Soviétiques. Il déclare également qu’Ethel participait aux activités du groupe.
Ces accusations deviennent la pierre angulaire du dossier.

Lorsque le procès s’ouvre en mars 1951, le climat politique est particulièrement tendu. La guerre de Corée est en cours. Le sénateur Joseph McCarthy affirme régulièrement que des agents communistes infiltrent les institutions américaines. Dans l’opinion publique, la peur de la subversion soviétique atteint un niveau rarement égalé.
Le procès des Rosenberg dépasse alors le cadre judiciaire. Il devient un symbole.
Le jury les déclare coupables.

Le juge Irving Kaufman prononce une peine exceptionnelle : la mort.
Dans son jugement, il estime que leurs activités ont contribué au renforcement militaire de l’Union soviétique et ont indirectement pesé sur l’équilibre stratégique mondial. Cette interprétation sera plus tard contestée par de nombreux historiens et juristes.
Dès cette époque, l’affaire divise profondément. Pour certains, les Rosenberg sont des traîtres. Pour d’autres, ils sont les victimes d’un climat politique dominé par la peur.

Le secret de Venona

Pendant près d’un demi-siècle, une question demeure au centre des débats : les Rosenberg étaient-ils réellement coupables ?
Une partie de la réponse apparaît en 1995 avec la déclassification du projet Venona.

Depuis 1943, les services américains interceptaient des milliers de télégrammes soviétiques. Ces messages étaient protégés par un système de chiffrement réputé inviolable : le masque jetable, ou one-time pad. Des erreurs techniques commises pendant la guerre permirent néanmoins à des cryptanalystes américains d’en déchiffrer progressivement une partie.
L’existence même de cette opération demeura secrète pendant près de cinquante ans.

Les documents révélés montrent que les services soviétiques disposaient effectivement d’un réseau d’espionnage aux États-Unis. Ils mentionnent notamment un agent désigné sous les pseudonymes « Antenna » puis « Liberal », que les historiens identifient aujourd’hui comme Julius Rosenberg.
Les télégrammes indiquent qu’il recrutait des informateurs et transmettait des renseignements techniques aux services soviétiques.
Pour la majorité des spécialistes, ces documents établissent désormais que Julius Rosenberg a effectivement participé à des activités d’espionnage.

Le dossier Ethel

Le cas d’Ethel Rosenberg demeure beaucoup plus complexe.
Les archives Venona montrent qu’elle connaissait les activités de son mari et partageait ses convictions politiques. En revanche, elles ne la présentent pas comme un agent opérationnel important.
Cette distinction est devenue essentielle dans les travaux historiques récents.

Elle a été renforcée lorsque David Greenglass reconnut, plusieurs décennies après le procès, avoir menti sur certains points de son témoignage afin de protéger sa propre épouse. L’affirmation selon laquelle Ethel aurait tapé à la machine les documents destinés aux Soviétiques est aujourd’hui largement considérée comme douteuse.

L’historiographie contemporaine tend ainsi à distinguer les responsabilités des deux époux. L’implication de Julius dans l’espionnage paraît solidement établie. Celle d’Ethel demeure beaucoup plus incertaine.
Cette différence explique pourquoi de nombreux historiens continuent à considérer sa condamnation à mort comme l’un des aspects les plus problématiques de toute l’affaire.

Le malaise juif américain

L’affaire Rosenberg possède également une dimension particulière dans l’histoire juive américaine.
Aucune preuve sérieuse ne permet d’affirmer que Julius et Ethel furent condamnés parce qu’ils étaient juifs. Une telle affirmation ne résisterait pas à l’examen des sources.
Pourtant, leur identité juive a profondément influencé la manière dont l’affaire a été perçue.

Les Rosenberg étaient juifs. David Greenglass était juif. Le procureur Roy Cohn était juif. Le juge Irving Kaufman était juif. Cette situation créa un malaise considérable dans une communauté encore marquée par la Shoah et soucieuse de son intégration dans la société américaine.

De nombreuses organisations juives choisirent la prudence. Elles craignaient qu’une mobilisation trop visible en faveur du couple ne ravive les accusations associant les Juifs au communisme, thème récurrent de la propagande antisémite européenne depuis des décennies.

D’autres observateurs estimèrent au contraire que la sévérité exceptionnelle de la peine infligée à Ethel ne pouvait être comprise sans tenir compte du climat de suspicion entourant alors certains milieux juifs de gauche.

Les historiens demeurent prudents. Rien ne permet d’établir un lien direct entre la condamnation et l’antisémitisme. En revanche, il est certain que l’affaire fut vécue par une partie du judaïsme américain comme une épreuve collective et comme un sujet de réflexion sur sa place dans l’Amérique de l’après-guerre.

Le verdict de l’histoire

Le 19 juin 1953, après l’échec de tous les recours, Julius et Ethel Rosenberg sont exécutés à Sing Sing.
L’événement marque durablement les esprits.
Mais l’ouverture progressive des archives a profondément modifié la manière dont l’affaire est comprise. Le débat n’oppose plus aujourd’hui ceux qui croient à l’innocence complète du couple à ceux qui défendent le verdict.
Les questions ont changé.
Les documents de Venona rendent hautement probable l’implication de Julius Rosenberg dans un réseau d’espionnage soviétique. En revanche, le rôle exact d’Ethel continue d’être discuté. La proportionnalité de la peine, l’équité du procès et la responsabilité respective des deux époux demeurent des sujets de débat.
C’est pourquoi l’affaire Rosenberg conserve une place singulière dans l’histoire américaine. Elle rappelle que la guerre froide ne fut pas seulement une confrontation entre États, mais aussi un moment où la peur, l’idéologie, la justice et la mémoire se trouvèrent étroitement mêlées.
Dans la mémoire juive américaine, elle demeure l’un des épisodes les plus complexes du XXᵉ siècle : ni récit simple d’innocence, ni histoire de culpabilité évidente, mais une affaire dont la signification a évolué au rythme des archives ouvertes et du travail des historiens.