21 juin 1964: dans le Mississipi, trois militants des droits civiques, un Noir et deux Juifs, sont assassinés par le Ku Klux Klan.

21 juin 1964 — Le Mississippi brûle

Au début des années 1960, le Sud des États-Unis vit sous le régime de la ségrégation légale. Les lois dites Jim Crow, en vigueur depuis la fin du XIXe siècle, imposent une séparation stricte entre Blancs et Noirs dans tous les espaces publics — écoles, transports, restaurants, hôpitaux — et privent de facto les Afro-Américains de leurs droits politiques.

Au Mississippi, l’un des États les plus durement ségrégationnistes, moins de 7 % des Noirs sont inscrits sur les listes électorales , malgré un droit de vote théoriquement garanti depuis 1870. Ceux qui tentent de s’enregistrer s’exposent au licenciement, à l’expulsion de leur logement, aux violences — et parfois à la mort.

Face à cette oppression systémique, le mouvement des droits civiques s’organise à partir des années 1950 : boycotts, marches, sit-ins, procès. En 1963, Martin Luther King prononce son discours I Have a Dream à Washington. En 1964, le Congrès adopte le Civil Rights Act, qui interdit officiellement toute discrimination fondée sur la race. Mais dans les États du Sud profond, la loi fédérale se heurte à une résistance farouche, entretenue par le Ku Klux Klan et souvent couverte par les autorités locales elles-mêmes.

C’est dans ce contexte que naît le Freedom Summer. À l’été 1964, des milliers de volontaires venus de tout le pays convergent vers le Mississippi pour aider à inscrire les Afro-Américains sur les listes électorales. En dix semaines, la campagne se solde par plus d’un millier d’arrestations, trente-sept églises incendiées ou dynamitées, quatre-vingts militants battus.

Parmi ces volontaires, les Juifs sont massivement représentés — non par hasard. Depuis la fondation de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) en 1909, les organisations juives américaines jouent un rôle central dans la lutte pour les droits civiques, portées par une double conscience : celle d’un peuple qui a connu la persécution, et celle de minoritaires qui se reconnaissent dans l’expérience de l’exclusion.
Le rabbin Abraham Joshua Heschel marche aux côtés de Martin Luther King à Selma. Des juristes juifs défendent les accusés noirs devant des tribunaux du Sud. Et des milliers de jeunes Juifs descendent dans les États ségrégationnistes au péril de leur vie.

Le 21 juin 1964, trois de ces militants — James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner — sont assassinés près de Philadelphia, dans le comté de Neshoba, Mississippi, par des membres du Ku Klux Klan agissant de concert avec des policiers du bureau du shérif local.

Michael Schwerner, 24 ans, était né dans une famille juive de Pelham, dans l’État de New York. Avec sa femme Rita, il dirigeait le bureau local du Congress of Racial Equality (CORE) à Meridian, où il avait organisé un centre communautaire pour les Noirs et mené un boycott couronné de succès contre des commerces discriminatoires. Le Klan avait placé son nom sur une liste noire.
Andrew Goodman, 20 ans, était juif lui aussi, originaire du Upper West Side de New York. Il venait tout juste d’arriver dans le Mississippi pour sa première mission de terrain.
James Chaney, 21 ans, était un Afro-Américain de Meridian, bénévole pour le CORE.

Le 21 juin, les trois hommes se rendent dans le comté de Neshoba pour enquêter sur l’incendie de la Mount Zion Methodist Church, détruite par le Klan parce qu’elle servait d’école de la liberté.
Dans l’après-midi, ils sont arrêtés par le shérif adjoint Cecil Price, sous prétexte d’excès de vitesse, et placés en cellule pendant plusieurs heures. Relâchés en pleine nuit, ils sont immédiatement pris en chasse par deux voitures remplies de membres du Klan. Schwerner et Goodman sont abattus d’une balle dans la poitrine ; Chaney est battu, fouetté et mutilé avant d’être tué.

Quarante-quatre jours

La nouvelle de la disparition des trois hommes se répand dès le lendemain. Leur disparition fait la une des journaux ; le procureur général Robert Kennedy suit l’enquête en personne, et le dossier est confié au FBI. Le 23 juin, les agents découvrent les restes calcinés du break dans lequel voyageaient les trois militants, sans trace de leurs corps. C’est ce véhicule incendié qui donne son nom de code à l’enquête : « MIBURN », pour Mississippi Burning. Pour élargir les fouilles, 400 marins de l’US Navy sont mobilisés ainsi que 150 agents du FBI, qui ratissent routes isolées, marécages et fermes alentour.

Dès la fin de la première semaine, tous les grands réseaux de télévision couvrent l’affaire. Le président Johnson reçoit les parents de Goodman et de Schwerner à la Maison-Blanche. Le 25 juin, le présentateur Walter Cronkite, sur CBS, qualifie les disparitions de « source de préoccupation de tout le pays ». Pour la première fois, l’Amérique blanche du Nord est contrainte de regarder en face la réalité de la terreur raciste qui règne dans le Sud. Mais dans le même temps, des responsables locaux, étatiques et même fédéraux suggèrent que la disparition des trois hommes pourrait n’être qu’une mise en scène montée par le mouvement des droits civiques. Le gouverneur du Mississippi qualifie l’affaire de canular.

La pression de l’opinion publique contraint néanmoins les autorités fédérales à agir avec une énergie sans précédent. C’est durant ces semaines de battue que les plongeurs de la Navy remontent des rivières les corps de plusieurs Afro-Américains inconnus — victimes anonymes de la violence raciste du Mississippi, dont personne n’avait jugé utile de signaler la disparition, révélant l’étendue silencieuse du terrorisme racial qui sévissait dans l’État.
C’est finalement grâce à la délation d’un informateur — un officier de la Highway Patrol du Mississippi qui ne sera identifié publiquement que quarante ans après les faits — que le FBI localise les corps.
Le 4 août 1964, les dépouilles sont découvertes sous un remblai de terre dans une ferme isolée. Schwerner et Goodman avaient chacun reçu une balle dans le cœur ; Chaney avait été sauvagement battu, mutilé et abattu de trois balles.

Dix-neuf personnes sont inculpées, mais sous des chefs d’accusation fédéraux seulement, aucun tribunal du Mississippi n’acceptant de poursuivre les meurtriers. Sept d’entre eux sont reconnus coupables d’atteinte aux droits civiques et condamnés à des peines ne dépassant pas six ans.
Ce n’est que le 21 juin 2005, exactement quarante et un ans après les faits, qu’Edgar Ray Killen, le prédicateur baptiste qui avait orchestré les meurtres, est enfin reconnu coupable et condamné à soixante ans de prison.

Chaney, Goodman et Schwerner incarnent la convergence judéo-noire à son point le plus tragique — trois hommes, deux communautés, une même cause, un même assassin. Goodman et Schwerner ont parfois été dépeints comme des « martyrs juifs » du mouvement, bien que les deux hommes aient eux-mêmes récusé l’idée que leur judéité ait déterminé leur engagement. Ce qui est certain, c’est qu’ils ont donné leur vie pour une cause qui n’était pas la leur au sens étroit — et que c’est précisément cela qui en fait des figures inoubliables.

Une alliance qui s’effiloche

La mort de Chaney, Goodman et Schwerner renforce temporairement les liens entre les deux communautés. Mais dès la seconde moitié des années 1960, la solidarité se lézarde. Le mouvement Black Power, qui monte en puissance après 1966, revendique une autonomie politique et culturelle qui laisse peu de place aux alliés blancs — fussent-ils juifs.
Les tensions s’enveniment à mesure que les Juifs américains accèdent à la classe moyenne et quittent les quartiers populaires où ils cohabitaient avec les Afro-Américains, laissant parfois derrière eux des ressentiments de propriétaires, de commerçants, de bailleurs.
Dans des quartiers comme Harlem ou Brooklyn, les Juifs constituaient souvent le groupe de Blancs le plus visible pour des Afro-Américains en ascension difficile, et ils devinrent ainsi, aux yeux de certains, les représentants directs d’une société majoritaire blanche dont ils étaient eux-mêmes exclus.

La guerre des Six Jours de 1967, puis le rapprochement d’une partie de la gauche noire avec la cause palestinienne, créent une nouvelle ligne de fracture. En 1991, à Crown Heights, Brooklyn, le décès accidentel d’un jeune Noir renversé par une voiture d’un membre de la communauté loubavitch déclenche trois jours d’émeutes et le meurtre d’un étudiant juif.
Louis Farrakhan, leader de la Nation of Islam, entretient et propage des théories conspirationnistes antisémites qui s’infiltrent durablement dans une partie de la communauté noire. L’alliance de l’été 1964 n’a pas disparu — des voix des deux côtés continuent de la revendiquer —, mais elle s’est fragmentée, alourdie par des décennies de malentendus, de concurrences mémorielles et de recompositions identitaires.
Le sang versé ensemble à Philadelphia, Mississippi, reste à la fois un symbole et un reproche : la preuve que cette solidarité a existé, pleinement, au prix des vies les plus jeunes.

Au cinéma : Mississippi Burning

En 1988, le réalisateur britannique Alan Parker porte l’affaire sur grand écran. Le film, interprété par Gene Hackman et Willem Dafoe dans les rôles de deux agents du FBI aux méthodes opposées, s’inspire librement de l’enquête réelle sur les meurtres de Chaney, Goodman et Schwerner.
Son titre reprend le nom de code donné par le FBI à l’enquête. Salué pour sa tension dramatique et sa photographie — la direction de la photographie de Peter Biziou est récompensée par un Oscar —, le film suscite néanmoins une vive controverse. Parker est vivement critiqué par les leaders noirs et la gauche libérale, accusé de présenter les Afro-Américains comme des victimes passives alors qu’ils militaient activement au péril de leur vie, et de faire du FBI leur protecteur alors que l’institution considérait les leaders du mouvement comme des éléments subversifs.
Des figures comme Coretta Scott King soulignent que le film privilégie l’héroïsme de l’institution fédérale au détriment du courage quotidien des Afro-Américains. Reste que le film contribue à maintenir vivante la mémoire de cet épisode auprès d’un large public mondial, et son succès est souvent crédité d’avoir contribué à la réouverture du dossier par le FBI, menant finalement, en 2005, à la condamnation d’Edgar Ray Killen.