Je me souviens du récit de ma mère, alors âgée de 17 ans. L’ordre d’évacuation générale. Son père, clouant dérisoirement des planches sur les fenêtres de la maison pour la protéger du pillage. La fuite éperdue sous la mitraille des avions allemands, marchant la nuit, se cachant le jour entre les maïs murs… Jusqu’en Ouzbekistan.
À l’aube du 22 juin 1941, l’Europe se réveille sous le grondement de milliers de canons. De la Baltique à la mer Noire, plus de trois millions de soldats allemands et de leurs alliés franchissent la frontière soviétique. Jamais une invasion n’a mobilisé des forces aussi considérables. L’opération Barbarossa commence. Pour les généraux allemands, il s’agit de détruire l’Armée rouge. Pour Hitler, l’enjeu est plus vaste encore : il s’agit d’anéantir l’Union soviétique, conquérir un espace colonial pour le Reich et détruire ce qu’il appelle depuis des années le « judéo-bolchevisme ».
Mais pour comprendre ce qui arrive alors aux Juifs de l’Est, il faut remonter deux ans en arrière.
Lorsque l’Allemagne nazie et l’Union soviétique signent le pacte germano-soviétique en août 1939, elles se partagent l’Europe orientale. Dans les mois qui suivent, l’URSS annexe la moitié orientale de la Pologne, puis absorbe l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Ces territoires abritent plusieurs millions de Juifs, mais aussi des Polonais, des Ukrainiens, des Baltes, des Roumains et des Biélorusses.
L’arrivée du pouvoir soviétique bouleverse brutalement ces sociétés. Les administrations anciennes disparaissent, les partis politiques sont interdits, les entreprises nationalisées, les associations religieuses surveillées ou dissoutes. Des milliers de personnes sont arrêtées, déportées ou emprisonnées. Les victimes sont nombreuses et diverses : officiers polonais, fonctionnaires, prêtres, propriétaires fonciers, intellectuels, militants nationalistes ukrainiens ou baltes, mais aussi commerçants juifs, rabbins, militants sionistes ou membres de mouvements non communistes.
La réalité est complexe. Certains Juifs accueillent l’Armée rouge avec soulagement, parce qu’elle met fin à certaines discriminations ou parce qu’elle paraît offrir une protection contre l’antisémitisme. D’autres subissent les mêmes persécutions que leurs voisins. Mais cette complexité disparaît rapidement derrière une idée simple et meurtrière : le mythe du « judéo-bolchevisme ». Depuis des années, les propagandes antisémites présentent le communisme comme une création juive. Cette fiction idéologique va bientôt devenir une arme.
Lorsque l’Allemagne attaque l’Union soviétique, les territoires conquis par Staline depuis 1939 sont les premiers frappés.
Et l’attaque est d’une violence qui stupéfie le monde.
Dès les premières heures, la Luftwaffe détruit au sol des milliers d’avions soviétiques. Les communications s’effondrent. Des unités entières de l’Armée rouge se retrouvent isolées sans ordres ni ravitaillement. Au nord, les forces allemandes foncent vers les Pays baltes et la route de Leningrad. Au centre, les groupes blindés de Guderian et de Hoth traversent la Biélorussie à une vitesse inouïe. Au sud, malgré une résistance plus forte, les colonnes motorisées pénètrent profondément en Ukraine occidentale.
En quelques jours, l’impression d’une victoire totale se répand. Les blindés allemands parcourent parfois plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Le 28 juin, six jours seulement après le début de l’invasion, Minsk tombe aux mains des Allemands. D’immenses forces soviétiques sont encerclées dans la poche de Białystok-Minsk. Des centaines de milliers de soldats sont faits prisonniers. À Berlin, beaucoup sont convaincus que l’Union soviétique s’effondrera avant la fin de l’été.
Pour les Juifs des territoires envahis, cette rapidité est catastrophique.
Les routes sont encombrées de réfugiés. Les trains sont réquisitionnés pour l’armée et l’administration. Les personnes âgées, les familles nombreuses, les habitants des petites villes et des villages n’ont souvent aucune possibilité de fuir. En quelques jours seulement, des communautés entières se retrouvent enfermées derrière les lignes allemandes.
Pendant ce temps, l’État soviétique se retire dans le désordre.
Les administrations évacuent vers l’est. Dans cette débâcle, le NKVD reçoit l’ordre de ne laisser aucun prisonnier tomber vivant aux mains de l’ennemi.
Alors commencent les massacres des prisons.
À Lviv, Lutsk, Ternopil, Dubno, Drohobytch, Zolochiv, mais aussi dans les Pays baltes et dans d’autres régions nouvellement annexées, des milliers de détenus sont exécutés à la hâte avant le retrait soviétique. On tire dans les cellules. On abat des prisonniers dans les cours. On abandonne les corps dans les sous-sols et les couloirs. Les victimes sont ukrainiennes, polonaises, baltes, russes, juives. Leur point commun n’est pas leur origine, mais leur statut de détenus du régime stalinien.
Quelques jours plus tard, les Allemands arrivent.
Dans ville après ville, les prisons sont ouvertes. Les familles accourent. Elles découvrent des couloirs encombrés de cadavres en décomposition. Des femmes reconnaissent un fils à ses chaussures, un frère à sa veste, un mari à une alliance. La douleur est immense. La colère aussi.
Les nazis comprennent immédiatement le parti qu’ils peuvent tirer de ces scènes.
Depuis des années, Hitler affirme que le bolchevisme est l’œuvre des Juifs. Les massacres du NKVD deviennent soudain une démonstration visuelle de cette théorie délirante. Peu importe que des Juifs figurent parmi les victimes. Peu importe que les bourreaux aient été les organes de l’État soviétique. Dans la logique antisémite, les Juifs deviennent collectivement responsables.
Le mécanisme est désormais en place : répression soviétique, émotion populaire, propagande du judéo-bolchevisme, violence contre les Juifs.
C’est dans les Pays baltes que l’explosion est la plus immédiate.
En Lituanie, l’effondrement du pouvoir soviétique laisse place à un vide politique que les nationalistes locaux cherchent à combler. Les Allemands encouragent discrètement les violences antijuives. À Kaunas, dès les derniers jours de juin 1941, des Juifs sont arrêtés, battus, humiliés et assassinés. Le pogrom du garage Lietūkis devient l’une des images les plus sinistres de ces journées. Sous les regards d’une foule rassemblée, des hommes sont massacrés publiquement avec une brutalité extrême. Plus tard, Franz Walter Stahlecker, chef de l’Einsatzgruppe A, se félicitera d’avoir réussi à susciter ce qu’il appellera des « actions spontanées » contre les Juifs, alors même que les autorités allemandes les ont encouragées.
La Lettonie et l’Estonie connaissent des scènes semblables. Arrestations, humiliations, exécutions sommaires se multiplient dès les premiers jours de l’occupation.
En Ukraine occidentale, la situation prend un tour particulièrement dramatique à Lviv.
Le 30 juin 1941, les troupes allemandes entrent dans la ville. Les prisons soviétiques viennent d’être ouvertes. Les corps des détenus assassinés sont encore là. Le spectacle est insoutenable. Les émotions atteignent leur paroxysme.
Très vite, les Juifs deviennent les boucs émissaires.
On les oblige à transporter les cadavres hors des prisons. On les frappe dans les rues. On les accuse des crimes soviétiques. Puis les humiliations se transforment en meurtres. Les 30 juin et 1er juillet, un vaste pogrom ravage la ville. Des hommes sont battus à mort, des femmes agressées, des vieillards assassinés. Dans toute la Galicie orientale et la Volhynie, le même scénario se répète : découverte des crimes du NKVD, accusation collective des Juifs, explosion de violence.
Mais déjà les nazis regardent au-delà des pogroms.
Car derrière la Wehrmacht avancent d’autres formations.
Quatre grands Einsatzgruppen suivent l’invasion : le groupe A dans les Pays baltes, le groupe B en Biélorussie, le groupe C dans le nord de l’Ukraine, le groupe D dans le sud de l’Ukraine et vers la Crimée. Officiellement, leur mission consiste à éliminer les responsables communistes et les ennemis politiques du Reich. Dans la pratique, les Juifs sont très vite assimilés à ces catégories.
Les premiers rapports parlent encore de commissaires politiques, de cadres soviétiques ou de militants communistes. Mais, semaine après semaine, le vocabulaire change. Les victimes deviennent simplement des « Juifs ».
En Biélorussie, où le groupe d’armées Centre progresse vers Minsk puis Smolensk, les premières fusillades systématiques apparaissent dès les derniers jours de juin. Minsk tombe le 28 juin. Des centaines puis des milliers de Juifs sont arrêtés. Avant même que les ghettos soient pleinement organisés, des exécutions de masse ont déjà commencé. Dans les forêts proches des villes, des fosses sont creusées. Les victimes sont conduites hors des centres urbains, dépouillées de leurs papiers et de leurs biens, puis abattues au bord des ravins ou des tranchées.
La radicalisation est fulgurante.
Au départ, les exécutions visent principalement les hommes adultes. Très vite, les commandants des Einsatzgruppen concluent qu’il est inutile de laisser vivre leurs familles. Les femmes sont ajoutées aux convois. Puis les enfants. Puis les vieillards.
En quelques semaines, la logique change de nature.
Il ne s’agit plus d’éliminer des individus jugés dangereux.
Il s’agit de faire disparaître des communautés entières.
Pour les Juifs soviétiques, le danger est encore difficile à saisir. Beaucoup connaissent les lois antijuives allemandes, mais peu imaginent qu’un État moderne puisse entreprendre l’extermination physique de tout un peuple. Certains fuient vers l’est avec l’Armée rouge ou les administrations soviétiques. Des centaines de milliers y parviennent. D’autres restent, faute de moyens, parce qu’ils sont âgés, parce qu’ils croient la guerre provisoire ou parce que l’avance allemande est trop rapide.
En quelques jours, des communautés établies depuis des siècles se retrouvent enfermées derrière les lignes allemandes.
À l’été 1941, Auschwitz n’est pas encore devenu le symbole universel de la Shoah. Treblinka, Sobibor et Belzec n’existent pas encore. Pourtant, l’essentiel est déjà engagé.
La mort arrive dans les rues de Kaunas, dans les prisons de Lviv, dans les forêts de Biélorussie, dans les ravins d’Ukraine et les clairières des Pays baltes. Les victimes sont conduites à pied vers des fosses. On les aligne au bord du vide. Puis les fusils parlent.
Ce que l’on appellera plus tard « la Shoah par balles » vient de commencer.
Ainsi, les premiers jours de Barbarossa ne marquent pas seulement l’ouverture du front oriental. Ils constituent l’un des grands tournants de l’histoire juive et de l’histoire européenne. Les annexions soviétiques de 1939-1940, la terreur stalinienne, les massacres du NKVD, les ressentiments nationaux, la propagande du judéo-bolchevisme, les succès militaires fulgurants de la Wehrmacht, les pogroms et l’action méthodique des Einsatzgruppen s’entrelacent pour former une mécanique meurtrière.
Les grands noms de la catastrophe — Ponary, Rumbula, Babi Yar, Maly Trostenets — appartiennent encore à l’avenir. Les camps d’extermination ne sont pas encore construits. Mais dans la poussière des routes de l’Est, dans les prisons ouvertes de Lviv, dans les rues de Kaunas et les forêts de Biélorussie, une nouvelle phase de la Shoah a déjà commencé : celle du meurtre de masse systématique, perpétré au grand jour par un État qui a fait de l’extermination des Juifs l’un des objectifs essentiels de sa guerre.
