Il est des destins qui semblent écrits dans le tissu même de l’Amérique. Moses Herman Cone naît le 29 juin 1857 à Jonesboro, Tennessee, aîné des treize enfants d’Herman Kahn et d’Helen Guggenheimer — deux immigrants juifs de Bavière débarqués aux États-Unis dans les années 1840, portant dans leurs bagages la langue allemande, les pratiques commerçantes de la diaspora ashkénaze, et ce prénom hébreu que le fils aîné portera toute sa vie sans le renier.
Kahn devient Cone : le prix de l’américanisation
La première décision significative d’Herman Kahn en terre américaine fut de changer son nom. Kahn devint Cone — plus court, plus neutre, moins marqué. Ce geste, banal dans les récits d’immigration juive allemande du XIXe siècle, résume une tension que Moses et ses frères porteront toute leur vie : s’adapter sans disparaître. Moses Cone, en tant que Juif allemand de deuxième génération dans le Sud de la Reconstruction, dut faire face à un environnement qui n’était pas typiquement accueillant aux immigrants et aux étrangers. Il avait au moins l’avantage d’un accent américain, et fit visiblement des efforts pour se fondre dans le paysage — sans pour autant renier ses origines ni ses réseaux.
Le réseau communautaire comme infrastructure invisible
La réussite d’Herman Cone dans les affaires fut en grande partie redevable aux réseaux familiaux et ethniques. Il bénéficia à diverses reprises de partenariats avec des membres de la famille de sa femme, les Guggenheimer, et d’une relation commerciale durable avec le mari de sa sœur, Jakob Adler. Ce modèle — s’appuyer sur la communauté ashkénaze germanophone de Baltimore comme filet de sécurité et tremplin économique — devait devenir le modèle que Moses et Caesar reproduiraient à leur tour à Greensboro. La communauté juive allemande bien établie de Baltimore offrit à la famille des opportunités sociales et économiques considérables.
Des drummers aux rois du denim
Moses et son frère Caesar entrent d’abord dans l’affaire familiale comme voyageurs de commerce — ce que l’on appelait alors des drummers, ces représentants itinérants qui sillonnaient le Sud pour vendre tissus et vêtements prêt-à-porter. Ils constatèrent que de nombreuses filatures produisaient des marchandises mais attendaient que des acheteurs viennent les trouver.
Les frères Cone décidèrent d’aller chercher les acheteurs et de les mettre en relation avec les filatures. En 1891, ils fondent la Cone Export & Commission Company, qui centralise la commercialisation pour des dizaines de filatures des Carolines et de Géorgie.
En 1895, Moses et Caesar ouvrent la Proximity Mill près d’une ligne de chemin de fer à Greensboro, en Caroline du Nord. Moses avait choisi cette ville non seulement pour ses six lignes de chemin de fer et son accès au coton, mais aussi, parce que son héritage quaker la rendait plus accueillante envers les Juifs que sa rivale Winston-Salem. En 1895, Moses racheta une aciérie désaffectée et la transforma en grande filature cotonnière spécialisée dans la production de denim bleu et brun.
Les frères Cone construisirent ensuite les White Oak Cotton Mills, alors la plus grande filature de denim au monde et la plus grande filature de coton du Sud, allant jusqu’à fournir du denim à Levi Strauss and Company. Moses Cone était désormais le Denim King.
La connexion Levi Strauss : deux Juifs bavarois habillent l’Amérique
Le rapprochement entre Moses Cone et Levi Strauss n’est pas anodin : il réunit deux immigrants juifs ashkénazes d’origine bavaroise dont les trajectoires se croisent pour façonner l’un des symboles les plus universels de la culture américaine — le blue-jean. En 1922, les White Oak Mills de Cone décrochèrent un contrat exclusif pour fabriquer le denim de Levi Strauss, dominant dès lors la production de ce tissu. La relation commerciale entre les deux maisons allait durer près d’un siècle. Comme le dit Jonathan Kirby, vice-président du design chez Levi Strauss : « Certains moulins fabriquaient du tissu ; Cone fabriqua de l’histoire. »
Le tikkun olam du Gilded Age
Moses Cone ne se contenta pas d’accumuler. Fidèle au concept juif de tikkun olam — réparer le monde —, il devint philanthrope et leader civique à l’image des grands industriels de l’ère dorée. Moses fut l’un des artisans du développement de la Watauga Academy, devenue depuis l’Appalachian State University : en 1899, il signa le don le plus important jamais reçu par l’école pour sa construction. Il fit construire logements, jardins et soins médicaux pour ses ouvriers. En 1901, il fit édifier sur un domaine de 3 500 acres à Blowing Rock, Caroline du Nord, le Flat Top Manor, manoir de vingt pièces dans le style Colonial Revival, aujourd’hui parc national sur la Blue Ridge Parkway. Après la mort de Moses en 1908, sa femme Bertha mit en place un fonds fiduciaire pour fonder un hôpital qui lui fut légué à son décès — le Moses H. Cone Memorial Hospital de Greensboro, ouvert en 1953 et toujours en activité.
Une famille, deux dynasties : le denim et Matisse
La saga des Cone illustre la double vocation du judaïsme ashkénaze américain à la Belle Époque : l’industrie et la culture. Tandis que Moses et Caesar bâtissaient leur empire textile, leurs sœurs Claribel (1864–1929) et Etta (1870–1949) constituaient à Baltimore l’une des plus grandes collections d’art moderne du XXe siècle. Filles de prospères immigrants judéo-allemands, les sœurs Cone étaient cultivées et grands voyageuses. À Paris, Claribel et Etta fréquentèrent la doyenne de l’avant-garde parisienne, Gertrude Stein, et son frère Leo, qui influencèrent leur goût.
La collection Cone débuta en 1898, quand Etta reçut de son frère Moses 300 dollars pour redécorer la maison familiale après la mort de leur père. Plutôt que d’acheter des rideaux, Etta acheta des tableaux. En 1905, les sœurs se rendirent au Salon d’Automne, rencontrant Picasso par l’intermédiaire de Stein et Matisse peu après — une époque où les critiques vilipendaient Matisse et où Picasso était pratiquement inconnu. Matisse appelait affectueusement Claribel et Etta « mes deux dames de Baltimore ». La collection Cone comprend plus de 500 œuvres de Matisse, la plus grande au monde. Estimée à près d’un milliard de dollars en 2002, elle est conservée depuis 1957 dans une aile dédiée du Baltimore Museum of Art.
Moses Herman Cone mourut le 8 décembre 1908 à Baltimore, à 51 ans. Il avait transformé une aciérie désaffectée du Sud profond en empire mondial du denim, financé une université, fondé un hôpital, et donné à ses sœurs les moyens d’acheter les premières toiles d’un peintre inconnu nommé Henri Matisse. Pas mal, pour un fils de Kahn.
(Photo: Herman et Helen Cone dans leur maison de Baltimore en 1895)
