3 juillet 1904. Disparition de Theodor Herzl. L’inventeur du sionisme entretint un malentendu fondateur avec le monde ashkénaze.

Il y a cent vingt-deux ans, le 3 juillet 1904, Theodor Herzl mourait à Edlach, en Basse-Autriche, terrassé par une sclérose cardiaque après avoir été diagnostiqué, plus tôt dans l’année, d’un problème cardiaque. Il avait quarante-quatre ans. Il aurait confié la veille au révérend William Hechler son vœu qu’il salue la Palestine en son nom, ajoutant qu’il avait donné le sang de son cœur pour son peuple. Fidèle à ses dernières volontés, ses funérailles furent modestes, sans discours ni fleurs — mais six mille personnes suivirent tout de même le cortège.

Le père du sionisme politique n’avait pourtant presque rien d’un juif ashkénaze au sens où l’entend la culture des Juifs d’Europe de l’Est. Sa famille, installée dans le quartier juif de Pest, était certes propriétaire de sièges à son nom à la grande synagogue de la rue Tabak — mais son père Jakob y parlait avant tout allemand, non le yiddish ni le hongrois. Herzl grandit dans un milieu de juifs libéraux, peu attachés aux traditions, et incarna longtemps la figure même du « juif assimilé » ; jusqu’à l’affaire Dreyfus, il croyait d’ailleurs à une assimilation progressive et envisagea même, un temps, la conversion au christianisme.

C’est le contact direct avec les délégués d’Europe orientale, à partir du premier congrès sioniste de Bâle en août 1897, qui transforme le regard de Herzl. Réunis dans la salle du Casino municipal, quelque deux cents participants venus de dix-sept pays firent découvrir à ce journaliste occidental une réalité juive qu’il connaissait à peine : celle des rapports communautaires sur la misère massive des juifs de Galicie et de Roumanie, où l’on évoquait, statistiques à l’appui, des taux de pauvreté extrême touchant l’essentiel de la population juive locale — un tableau qui bouleversa l’assemblée. C’est de cette rencontre que naquit la formule fameuse consignée dans son journal le 1er septembre 1897, où il résumait le congrès de Bâle en disant y avoir fondé l’État juif.

L’épreuve de 1903 : quand les Ashkénazes de l’Est dirent non à Herzl

Six ans plus tard, c’est précisément ce monde ashkénaze oriental qui infligea à Herzl la crise la plus douloureuse de sa carrière politique. Au printemps 1903, le pogrom de Kichinev avait ravivé chez lui l’urgence de trouver un refuge immédiat pour les Juifs de l’Empire tsariste.
Quand Londres proposa un territoire d’implantation en Afrique de l’Est, Herzl y vit une solution temporaire, sans jamais renoncer à l’objectif final de la Palestine. Mais au sixième congrès sioniste, à Bâle en août 1903, ce furent justement les délégués russes qui menèrent la révolte contre le projet : une partie de la délégation quitta la salle en signe de protestation dès l’annonce du vote favorable à l’envoi d’une commission d’étude.
Dans les tribunes, un jeune juif russe de vingt-quatre ans prenait des notes fébriles : il deviendra Trotski. Dans la presse hébraïque de Varsovie, Chaïm Weizmann — futur premier président de l’État d’Israël — railla publiquement Herzl.
Ce dernier quitta Bâle profondément affecté ; il mourra moins d’un an plus tard. Le projet ougandais sera définitivement enterré par le septième congrès en 1905, au nom même des principes que les délégués est-européens avaient contribué à fixer à Bâle en 1897.

Le pacte impossible : Herzl et la jeunesse révolutionnaire ashkénaze

Au lendemain du pogrom de Kichinev, Herzl se rend à Saint-Pétersbourg où il est reçu par Serge Witte, ministre des Finances, et par Viatcheslav Plehve, ministre de l’Intérieur, antisémite notoire soupçonné d’avoir encouragé les pogroms.
Il va jusqu’à lui proposer une forme d’alliance, offrant en échange de le débarrasser de ses révolutionnaires juifs. Cette phrase désigne une réalité bien concrète : une partie considérable de la jeunesse ashkénaze de la Zone de résidence se tournait alors non vers le sionisme mais vers le socialisme révolutionnaire, au premier chef le Bund, farouchement opposé au projet sioniste.

En vue du congrès de 1903, Herzl contacte Khaïm Jitlovsky, responsable de l’Union des socialistes-révolutionnaires russes en exil, qu’il prend à tort pour un représentant du Bund, et lui propose l’appui de Plehve contre un engagement des révolutionnaires juifs à suspendre leur lutte pendant quinze ans.

La démarche échoue et illustre à quel point Herzl restait étranger aux courants politiques qui traversaient réellement ces masses ashkénazes — un monde alors divisé entre bundistes, sionistes, autonomistes et orthodoxes anti-sionistes. Plehve meurt un an plus tard, le 15 juillet 1904, déchiqueté par une bombe révolutionnaire — moins de deux semaines après Herzl lui-même.

La langue du futur État : ni hébreu, ni yiddish

Le même écart se retrouve, peut-être plus nettement encore, sur la question linguistique. Dans Der Judenstaat (1896), Herzl juge l’hébreu archaïque et cantonné au religieux, et le yiddish un simple dialecte — jugement qui trahit le regard d’un assimilé germanophone sur la langue de l’exil et du ghetto qu’il s’agissait précisément de quitter.
Sa solution est pragmatique, presque helvétique : chaque citoyen continuerait à parler la langue de son pays d’origine, sans langue nationale unique imposée.
Son roman utopique Altneuland (1902) confirme cette orientation : la langue dominante de l’État imaginé y est l’allemand, le yiddish n’apparaissant qu’en position secondaire.
Rien n’indique que Herzl envisageait l’hébreu comme langue de la vie quotidienne.
L’histoire le démentira totalement : ce sont les congrès sionistes eux-mêmes, sous l’impulsion de Ben Yehouda et des Hovevei Tsion, qui imposeront l’hébreu moderne comme langue nationale — contre l’avis de leur fondateur, contre le yiddish parlé par l’immense majorité des immigrants réels des deuxième et troisième aliyot, et contre l’allemand qu’il avait lui-même envisagé.

Un homme enterré loin de ce qu’il avait fondé

Ce n’est que le 17 août 1949 que sa dépouille, ainsi que celles de ses parents Yaakov et Jeannette et de sa sœur Pauline, furent transférées en Israël et réinhumées à Jérusalem, sur la colline qui porte aujourd’hui son nom, le mont Herzl — quarante-cinq ans après sa mort, un an après la naissance de l’État dont il n’aura jamais foulé le sol autrement qu’en visiteur diplomatique.
Les restes de ses enfants Hans et Margarethe (Trude) — cette dernière morte au camp de Theresienstadt, ses cendres jamais retrouvées, seule une tombe symbolique existant pour elle — n’y furent transférés que bien plus tard, en 2006, depuis Bordeaux.

Il y a quelque chose d’emblématique dans ce délai de quarante-cinq ans entre la mort de Herzl à Vienne et son inhumation définitive à Jérusalem : le même écart qui a traversé toute sa relation avec le monde ashkénaze qu’il a mobilisé sans jamais tout à fait lui appartenir.

Mort presque simultanément que Plehve, l’homme qu’il avait tenté d’amadouer pour se débarrasser de la jeunesse révolutionnaire ashkénaze ; désavoué de son vivant par les délégués russes du congrès de 1903 ; dédaigneux, dans ses écrits, du yiddish que parlait l’immense majorité de ceux qui allaient porter son projet à terme — Herzl repose aujourd’hui sur une colline de Jérusalem qui porte son nom, au cœur d’un État dont la langue officielle n’est ni celle qu’il envisageait pour lui, ni celle que parlaient réellement ses premiers bâtisseurs.

Le mont Herzl est ainsi moins l’aboutissement naturel d’une trajectoire que la réparation posthume d’un malentendu fondateur — celui d’un homme dont l’héritage a fini par appartenir, bien plus qu’à lui-même, à ce monde ashkénaze des Ostjuden qu’il n’a appris à connaître et à aimer que sur le tard, et jamais tout à fait.