Combien de footballeurs juifs à la Coupe du Monde? Un seul, semble-t-il.
Pendant longtemps, une idée reçue s’est imposée presque naturellement : les Juifs auraient donné au monde de grands écrivains, des musiciens, des savants, des médecins, des juristes… mais certainement pas des footballeurs. À regarder les grandes compétitions d’aujourd’hui, cette impression semble aller de soi. Les noms juifs y sont rares et rien ne laisse deviner qu’il en fut autrement.
Pourtant, il suffit de remonter un siècle en arrière pour découvrir une réalité presque oubliée. Dans les années 1920 et 1930, les Juifs occupaient une place remarquable dans le football européen. Ils jouaient dans les plus grands clubs, portaient le maillot de leur équipe nationale, entraînaient les formations les plus prestigieuses et participaient à l’élaboration d’un jeu qui annonçait déjà le football moderne. Si cette présence a disparu de la mémoire collective, ce n’est pas parce qu’elle fut marginale, mais parce qu’elle fut brutalement anéantie par le nazisme et la Shoah.
L’historien britannique David Bolchover a récemment remis cette histoire en lumière en retraçant le destin de plusieurs des plus grands footballeurs juifs d’avant-guerre. Son travail rappelle une évidence que l’on avait fini par oublier : avant d’être des victimes, ces hommes furent des vedettes adulées dans toute l’Europe.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le football connaît une croissance fulgurante. Les stades se remplissent, la presse sportive tire à des centaines de milliers d’exemplaires et les rencontres internationales passionnent des foules immenses. Budapest, Vienne, Prague, Berlin, Amsterdam, Varsovie ou Lwów figurent parmi les capitales de ce nouveau sport.
Les Juifs y jouent un rôle disproportionné par rapport à leur poids démographique.
À Budapest, le MTK domine le football hongrois. Fondé par des dirigeants juifs, il pratique un jeu rapide, technique, fondé sur les passes courtes, qui influence durablement les entraîneurs européens. À Vienne, le Hakoah devient bien davantage qu’un club : il est l’incarnation du mouvement du « judaïsme musclé » défendu par Max Nordau.
Ses joueurs parcourent l’Europe et jusqu’aux États-Unis, où leurs tournées attirent des dizaines de milliers de spectateurs.
À Lwów, le Hasmonea fait partie de l’élite du football polonais. Dans ces clubs, être juif n’est pas une curiosité : c’est une composante naturelle de la vie sportive.
Pour mesurer cette place, il faut se replonger dans les statistiques de l’époque.
Le 6 avril 1924, la Hongrie inflige à l’Italie une défaite retentissante, sept buts à un. Six des sept buts hongrois sont marqués par des joueurs juifs. Aucun journaliste ne juge ce fait digne d’être souligné : ce sont simplement les meilleurs joueurs du moment.
Quelques mois plus tard, lors d’une rencontre entre l’Autriche et la Hongrie, les deux capitaines des équipes nationales sont juifs : Max Scheuer pour l’Autriche et Béla Guttmann pour la Hongrie. Une telle situation paraît aujourd’hui presque inimaginable. Elle était alors parfaitement naturelle.
Parmi ces vedettes, aucun nom n’était plus admiré que celui de József Braun.
Né en 1901, ailier du MTK Budapest, il est considéré comme un phénomène. D’une vitesse exceptionnelle, dribbleur brillant, il révolutionne son poste. Il débute en équipe nationale à seulement dix-sept ans et remporte neuf championnats de Hongrie. Des générations de journalistes sportifs le décriront plus tard comme l’un des plus grands footballeurs européens de son époque, certains allant jusqu’à le considérer comme le meilleur joueur juif de toute l’histoire.
Lorsque les lois antijuives sont adoptées en Hongrie, sa célébrité ne lui sert plus à rien. Incorporé dans un bataillon de travail forcé réservé aux Juifs, il est envoyé sur le front soviétique. Les survivants raconteront les humiliations, les coups, les marches interminables dans la neige et les travaux insensés imposés à ces hommes privés d’armes. Braun meurt en 1943, à quarante et un ans. Quelques années auparavant, des dizaines de milliers de spectateurs s’étaient levés pour applaudir ses exploits.
Le destin de Zygmunt Steuermann est tout aussi bouleversant.
Avant-centre du Hasmonea Lwów, il possède un sens du but exceptionnel. Pour son premier match sous le maillot polonais, contre la Turquie, il inscrit trois buts, le premier triplé de l’histoire de la sélection nationale. Il devient immédiatement l’une des figures du football polonais.
Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne, Lwów est bientôt engloutie dans la guerre. Steuermann est enfermé dans le ghetto de la ville. Il y meurt en décembre 1941, victime des persécutions nazies. Son nom disparaît presque totalement des livres d’histoire du football.
En Allemagne, Julius Hirsch connaît une destinée encore plus tragique.
Champion national avec Karlsruhe puis Greuther Fürth, international allemand, décoré de la Croix de fer pendant la Première Guerre mondiale, il se considère avant tout comme un patriote allemand. Même après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il peine à croire que son pays puisse le rejeter.
Il est pourtant progressivement exclu de la vie sportive, puis déporté à Auschwitz en 1943, où il est assassiné. Longtemps, son nom disparaît presque entièrement de la mémoire du football allemand. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que la Fédération allemande entreprend de lui rendre l’hommage qu’elle lui devait.
Le gardien Henrik Nadler fait également partie de cette génération sacrifiée. Star du MTK Budapest, plusieurs fois champion de Hongrie et international, il est arrêté puis déporté. Il meurt à Buchenwald quelques semaines avant la fin de la guerre.
Mais le destin le plus poignant est peut-être celui d’Árpád Weisz.
Ancien international hongrois, il devient l’un des entraîneurs les plus novateurs d’Europe. À la tête de l’Inter Milan puis de Bologne, il remporte plusieurs championnats d’Italie et révèle le jeune Giuseppe Meazza, futur géant du football italien.
Les lois raciales de Mussolini l’obligent à quitter l’Italie avec son épouse Elena et leurs deux enfants. Réfugiée aux Pays-Bas, la famille croit avoir trouvé un refuge. Après l’invasion allemande, elle est arrêtée.
À Auschwitz, son épouse et ses deux enfants sont assassinés dès leur arrivée.
Weisz est envoyé au travail forcé à Birkenau.
Il y meurt en janvier 1944.
Aujourd’hui encore, beaucoup de supporters italiens connaissent le stade Giuseppe-Meazza de Milan sans avoir jamais entendu parler de celui qui lança la carrière du joueur auquel il est dédié.
Tous ne périssent pourtant pas.
Béla Guttmann survit miraculeusement. Ancien international hongrois, il échappe aux persécutions, reprend sa carrière après la guerre et devient l’un des plus grands entraîneurs de tous les temps. Avec le Benfica Lisbonne, il remporte deux Coupes d’Europe consécutives et influence durablement les conceptions tactiques du football moderne.
Son destin souligne, par contraste, l’ampleur de la perte. Si tant de ses contemporains n’avaient pas été assassinés, combien d’autres entraîneurs de génie, de joueurs exceptionnels ou d’innovateurs auraient marqué l’histoire du football ?
Car le football juif ne se résumait pas à quelques individualités.
Les clubs juifs formaient leurs propres écoles de jeu. Des médecins, des arbitres, des journalistes sportifs, des dirigeants et des recruteurs juifs participaient pleinement au développement du football européen. Dans plusieurs pays, cette présence suscita bientôt la jalousie et les fantasmes antisémites. La presse nationaliste dénonçait une prétendue « domination juive » des clubs ou des fédérations. Les mêmes hommes qui étaient applaudis lorsqu’ils faisaient gagner leur équipe devenaient soudain des étrangers, puis des ennemis.
À partir de 1933 en Allemagne, puis dans une grande partie de l’Europe, ils sont exclus des clubs, radiés des fédérations, interdits d’exercer leur métier. Beaucoup fuient. Beaucoup d’autres sont arrêtés, déportés et assassinés.
Après 1945, les stades existent toujours. Les clubs renaissent parfois. Mais les familles ont disparu. Les écoles de football juives ont été détruites. Les archives ont brûlé. Les enfants qui auraient dû succéder à leurs pères ne sont jamais nés.
L’oubli s’installe presque naturellement.
Lorsque l’on affirme aujourd’hui que les Juifs n’ont jamais occupé une place importante dans le football, on confond en réalité absence et effacement. Ils ne furent pas absents de cette histoire. Ils en furent l’une des composantes essentielles jusqu’à ce que la barbarie nazie interrompe brutalement cette trajectoire.
(Photo: l’équipe du Hakoa Wien, champions d’Autriche 1925)
