Un fils de l’autodéfense juive
Benjamin Gold naît le 8 septembre 1898 en Bessarabie, province de l’Empire russe, dans une famille juive. Son père, bijoutier, était actif dans le mouvement révolutionnaire et membre de la milice d’autodéfense juive locale, institution que beaucoup de villes s’étaient données en prévision des pogroms lancés par les Centuries noires antisémites.
La famille émigre aux États-Unis en 1910 : le jeune Ben, douze ans, enchaîne les emplois pour aider à faire vivre les siens — usines de boîtes, fabrication de sacs à main, ateliers de mode — avant de devenir ouvrier dans un atelier de fourrure.
En 1912, à quatorze ans, il rejoint la Furriers Union of the United States and Canada, qui deviendra l’année suivante l’International Fur Workers Union. Il a alors déjà l’étoffe d’un meneur : lors de la grève des fourreurs de 1912, il est nommé président adjoint de son atelier — un gamin de quatorze ans à la tête d’une section syndicale.
Chasser les gangsters de la fourrure
Les années 1920 voient le syndicat de la fourrure new-yorkais gangrené par la corruption interne et l’infiltration du crime organisé.
C’est en sollicitant dès 1922 la rédaction du Jewish Daily Freiheit, quotidien yiddish de gauche, que Gold et ses camarades entament leur campagne contre ces pratiques.
À la tête du Joint Board new-yorkais, il mène ensuite une offensive déterminée contre les gangsters, qui débouche le 11 février 1926 sur un lock-out patronal de 8 500 ouvriers, suivi le 16 février d’une grève générale des 12 000 fourreurs de la ville — conflit majoritairement porté par des ouvrières.
Il ne faudrait pas croire que le conflit opposait de pauvres ouvriers juifs à des méchants patrons et gangsters goys : ce conflit oppose très largement des acteurs juifs entre eux.
Le patronat de la fourrure et de la confection new-yorkaises est alors en majorité juif — petits industriels issus de l’immigration ou installés depuis plus longtemps —, et le racket qui infeste ces industries l’est tout autant.
Le crime organisé qui domine, sinon contrôle, les industries de la confection, du cuir, de la fourrure, de la boulangerie et du camionnage à New York est piloté par Louis « Lepke » Buchalter, figure issue du Lower East Side juif, associé à son ami d’enfance Jacob « Gurrah » Shapiro, avec qui il a pris le contrôle de syndicats de la confection par la force et l’intimidation ; le « Fur Dressers Case » instruit par le FBI aboutit en novembre 1933 à la mise en accusation de Buchalter et de 33 autres personnes et sociétés pour ce racket dans le finissage des fourrures.
Autour d’eux gravite toute une constellation d’hommes de main eux aussi juifs, à l’image de Jacob « Little Augie » Orgen, issu d’une famille juive orthodoxe d’Autriche, qui les a précédés dans ce rôle.
La ligne de fracture de cette histoire n’est donc pas ethnique mais de classe et d’idéologie — patrons, racketteurs et syndicalistes communistes juifs s’affrontant au sein d’un même monde social.
La grève tourne à l’affrontement : arrestations massives, charges de police, attaques de nervis armés contre les piquets. L’unité entre ouvriers communistes, juifs, noirs et grecs, hommes et femmes, y est décrite comme inébranlable — lorsque des hommes de main embauchés par le patronat s’en prennent au local de grève, des centaines de grévistes les désarment eux-mêmes. Le mouvement obtient une augmentation de 10 % et surtout la semaine de 40 heures sur cinq jours, une première pour des ouvriers américains.
Le succès du mouvement vaut cependant à Gold l’hostilité de la direction officielle du syndicat, qui cherche à l’exclure : le 27 janvier 1927, le Conseil exécutif de l’American Federation of Labor autorise son président William Green à constituer un comité spécial chargé de « débarrasser » le Joint Board de sa direction communiste.
S’ensuit une bataille de sept ans pour que Gold et ses partisans retrouvent leurs positions — bataille qu’ils remportent en mai 1935, la droite syndicale étant à son tour discréditée par ses accointances avec le crime organisé.
Le tribun rouge de la CIO
Gold ne cache jamais ses convictions. Entré au Parti socialiste américain en 1916, il rejoint dès 1919 le groupe dissident qui fonde le Communist Labor Party, avant d’intégrer le Parti communiste proprement dit — il en restera membre jusqu’en 1950, et siège même en son Comité central.
Pendant la Grande Dépression, il fréquente l’École Lénine de Moscou, séjour de formation typique des cadres du mouvement communiste international.
En 1938, trois ans après avoir repris la présidence de son syndicat, il conduit une nouvelle grève des fourreurs qui force les fabricants à signer un accord collectif à l’échelle de toute l’industrie. En 1937, le syndicat quitte l’AFL pour la toute jeune Congress of Industrial Organizations de John L. Lewis ; la fusion la même année avec la National Leather Workers Association donne naissance à l’International Fur and Leather Workers Union (IFLWU), dont Gold devient président jusqu’en 1954.
Le syndicat qu’il dirige est l’un des plus marqués à gauche du mouvement ouvrier américain — et l’un des plus divers. Ses archives documentent une base ouvrière majoritairement juive et grecque, à laquelle s’ajoute une main-d’œuvre afro-américaine croissante ; Gold contribue lui-même à diversifier une direction jusque-là dominée par des cadres juifs, en y intégrant des responsables noirs et grecs, sans que cela entame son attachement à la Yiddishkeit ni au rôle historique des ouvriers juifs dans le mouvement socialiste — les deux lui apparaissaient d’un seul tenant.
Son engagement déborde largement le cadre syndical. Il est un dirigeant actif du Jewish Peoples Committee, organisation de lutte contre l’antisémitisme aux États-Unis qui œuvre aussi au sauvetage de Juifs internés dans les camps de concentration nazis. Dès avant l’entrée en guerre contre Hitler, c’est sur son initiative que les fourreurs financent la lutte contre le régime de Franco en Espagne.
Le shtetl, le parti, le roman
C’est dans ce contexte d’intense activité militante que Gold trouve, paradoxalement, le temps d’écrire : c’est un épisode de grippe, rare répit dans son emploi du temps ininterrompu, qui lui permet de rédiger fiévreusement son premier roman.
Publié en 1944 dans le Morgen Freiheit, le quotidien communiste new-yorkais en langue yiddish, avec des illustrations du dessinateur satirique William Gropper, Avreml Broide retrace en deux parties — « La ville du shtetl » et « La ville de New York » — l’itinéraire d’un ouvrier ordinaire dont le parcours reflète largement celui de son auteur.
Le roman rompt avec le schéma convenu du shtetl comme enclave arriérée que l’on fuit par désespoir : Avreml, vingt-trois ans, émigre depuis un cadre urbain et cosmopolite qui évoque davantage Brooklyn que la Bessarabie, et son départ se fait dans la fierté plutôt que dans la détresse — il a acquis dans son shtetl le statut de « héros légendaire » après avoir maîtrisé seul une bande de voleurs ayant dérobé le trousseau de sa fiancée, avant de rompre ses fiançailles en découvrant sa malhonnêteté.
À New York, il devient ouvrier de la fourrure et se donne entièrement à son syndicat, à son parti et à la lutte contre le fascisme, souvent au détriment de sa vie personnelle ; sa conversion politique est mise en scène lors d’un meeting au Cooper Union Hall, où un discours enflammé le saisit, les phrases entrant « comme des balles » dans son cœur.
Le récit le mène ensuite à travers grèves, dissidences internes, et jusqu’au front de la guerre civile espagnole — incarnation de ce que la critique a nommé l’ambiguïté d’un individu qui s’efface dans la discipline de parti.
Réédité et traduit en anglais en 2024 (Your Comrade, Avreml Broide: A Worker’s Life Story, trad. Annie Sommer Kaufman, Wayne State University Press), le texte apporte ce que les histoires classiques du syndicat ne fournissent pas : le récit personnel et relationnel des motivations politiques. Il donne à voir un monde où une tradition radicale d’égalitarisme et de cosmopolitisme l’emportait sur le nationalisme sioniste — Avreml commençant comme un Russe de langue yiddish et finissant comme un Juif diasporique.
Gold continuera d’écrire en yiddish jusqu’à sa mort : un second roman, In yene teg (« En ces jours-là »), paraît en 1970.
Le filet du maccarthysme
La vague anticommuniste de l’après-guerre met le mouvement ouvrier sur la défensive : en 1950, les Fur and Leather Workers sont expulsés du CIO.
Le 30 août de cette même année, alors président de l’IFLWU, Gold dépose l’affidavit non-communiste exigé par la section 9(h) du Taft-Hartley Act, condition pour qu’un syndicat puisse recourir au National Labor Relations Board.
Il est poursuivi sur trois chefs distincts pour avoir menti en jurant qu’il n’était ni membre du Parti communiste, ni affilié, ni soutien d’une organisation prônant le renversement du gouvernement par la force.
Au terme d’un procès devant jury, il est acquitté du chef d’« affiliation » mais condamné pour « appartenance » et « soutien » — un « soutien » défini si largement par l’accusation qu’il incluait le fait d’avoir défendu l’abrogation du Taft-Hartley ou du Smith Act, d’avoir considéré le 1er mai comme une fête internationale du travail, de s’être opposé aux commissions McCarran, Velde et McCarthy, ou d’avoir réclamé un second front pendant la guerre. L’ampleur de ce filet politique donne la mesure du maccarthysme judiciaire à l’œuvre.
L’affaire traîne en longueur devant les tribunaux : une audience d’appel en formation élargie en banc devant la cour d’appel du circuit de Washington aboutit le 9 mars 1956 à une confirmation de la condamnation par un vote partagé à égalité, chaque juge déposant séparément l’exposé de ses motifs — signe d’un dossier disputé jusqu’au sommet de l’appareil judiciaire.
Il obtient finalement gain de cause devant la Cour suprême en 1957.
Entre-temps, contraint par l’affaire, il a démissionné de la présidence de son syndicat en 1954. En 1955, l’IFLWU fusionne avec les Amalgamated Butchers and Meat Cutters of North America, mettant fin à son existence autonome.
Épilogue en Floride
Retiré à North Miami Beach, Gold continue d’écrire en yiddish jusqu’à sa mort, le 24 juillet 1985. De l’autodéfense bessarabienne aux piquets du Fur District, du Comité central du Parti communiste au banc des accusés du maccarthysme, sa trajectoire condense un demi-siècle d’histoire du prolétariat juif ashkénaze de New York.
