25 juillet 1975. Première à Broadway de la comédie musicale « A Chorus Line »

Ce soir-là, au Shubert Theatre de Broadway, un spectacle sans vedette, sans décor et sans intrigue au sens classique s’installe pour ce qui deviendra l’une des plus longues productions de l’histoire de Broadway : A Chorus Line tiendra l’affiche 6 137 représentations jusqu’au 28 avril 1990.

Le principe est radical pour l’époque : dix-sept danseurs du corps de ballet — ces figurants anonymes qui soutiennent la vedette sans jamais être nommés — auditionnent pour huit places, et racontent tour à tour, sous l’œil du metteur en scène invisible puis visible Zach, les épreuves et les raisons profondes qui les ont conduits à la danse.

Le spectacle n’est pas né d’un livret préexistant mais d’une véritable collecte orale. Michael Bennett avait apporté un magnétophone à une réunion nocturne de danseurs de Broadway, et ils avaient parlé pendant des heures de ce qu’ils faisaient et de ce qu’ils recherchaient.
De ces vingt heures de confessions enregistrées naît la matière du livret, confiée à James Kirkwood Jr. et Nicholas Dante.

Après un développement en ateliers au Public Theater de Joseph Papp, la pièce migre vers Broadway, où le succès est immédiat : douze nominations aux Tony Awards, neuf statuettes obtenues — dont celles du meilleur spectacle, de la meilleure mise en scène et de la meilleure chorégraphie — et le prix Pulitzer de la meilleure œuvre dramatique en 1976, distinction rarissime pour une comédie musicale.
La production restera la plus longue de l’histoire de Broadway jusqu’à ce que Cats la dépasse en 1997.

Ce qui frappe, à y regarder de près, c’est que l’équipe créatrice tout entière — metteur en scène, compositeur, parolier et producteur — est issue du monde juif ashkénaze, mais d’ashkénazités très différentes, presque comme un échantillon des strates de l’immigration juive à New York au XXe siècle.

Le producteur Joseph Papp en est la figure la plus directement rattachée au monde yiddish est-européen.
Né Josef Yosl Papirofsky à Williamsburg, il est le fils de Samuel Papirofsky, malletier originaire de Pologne, et de Yetta Miritch, couturière originaire de Lituanie : un foyer d’immigrants pauvres et yiddishophones, typique du Brooklyn du tournant du siècle. Ayant connu l’antisémitisme dès l’enfance, il fonde en 1954 le New York Shakespeare Festival, puis le Public Theater, où il développe A Chorus Line en ateliers avant de prendre le risque financier de le porter à Broadway.

Le compositeur Marvin Hamlisch relève d’une tout autre branche de l’Ashkénazie : ses parents, Max et Lilly (née Schachter) Hamlisch, étaient des Juifs viennois qui fuient l’Autriche après l’Anschluss — Max aurait sauté d’un train, Lilly franchi la frontière cachée sous une voiture. C’est l’Ashkénazie germanophone et assimilée d’Europe centrale, celle des orchestres et des bals viennois plutôt que celle du shtetl polono-lituanien : Max était accordéoniste et chef d’orchestre à Vienne avant l’exil.

Le parolier Edward Kleban, né dans le Bronx de Julian Milton Kleban et Sylvia Kandel, appartient à une famille déjà installée à New York depuis au moins une génération ; les deux patronymes, Kleban et Kandel, sont d’origine ashkénaze galicienne ou polonaise, mais les sources disponibles ne permettent pas de retracer précisément l’itinéraire migratoire des parents.

Quant au metteur en scène et chorégraphe Michael Bennett, né Michael Di Figlia, il n’a qu’une ascendance juive partielle : sa mère, Helen Ternoff, était juive, son père, Salvatore Di Figlia, italo-américain. L’origine géographique précise de la famille Ternoff reste, en l’état de nos sources, incertaine.

Ainsi, la genèse d’A Chorus Line réunit, sans le vouloir, plusieurs visages de l’ashkénazité américaine du XXe siècle : le monde yiddish polono-lituanien de Williamsburg incarné par Papp, la bourgeoisie juive viennoise assimilée des Hamlisch, et les héritages plus diffus ou mixtes de Kleban et Bennett — une diversité qui dit assez bien, en creux, la complexité du judaïsme ashkénaze américain de cette génération.
(Photo: une répétition du spectacle original dirigée par le chorégraphe Michael Bennett)